Dans la boîte

Les Rois de la piste
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À la manière de Perec et de sa « Tentative d’épuisement d’un lieu parisien », Thomas Lebrun entreprend la description de la faune des night-clubs. Il les fait se succéder sur scène, sur le mode d’un défilé badin, un brin moqueur. Ces êtres de la nuit maladroits entament, chacun à son tour, des solos réjouissants, lesquels dessinent peu à peu le portrait chorégraphique de certains types et caractères ; la timide remue ses orteils quand la drag-queen relève majestueusement le voile diaphane de sa robe. Mais le burlesque arrive à moduler les clichés lourds et empâtés que l’imaginaire collectif véhicule innocemment, et la naïveté des images nous rend les différentes propositions facétieuses. Lebrun est loin d’être un moraliste ; ce qu’il aime à raconter, c’est avant tout les moments de défaillance dans ces démonstrations ridicules et pétulantes de ces danseurs autodidactes. Le cliché se mue en pose absurde, notamment quand la timide côtoie l’outrancier danseur gay, affirmant ainsi que les opposés se supportent et parfois s’épousent – étrangement. Le défilé, bien heureusement, ne constitue pas l’entièreté du show. Quittant le podium pour danser ensemble, les cinq danseurs renouent avec l’espace alentour et l’horizon. Sur un mix de Nina Simone enivrant, les corps balaient la scène et réussissent à mêler dans cette dernière partie danse de l’attitude et danse du geste. « Les Rois de la piste » est une élégante déclaration d’amour à tous les corps désirant, paradant sous les stroboscopes, et affirme qu’il y a de la danse dès qu’il y a envie, et surtout dès que l’on danse à l’envi les uns des autres. Un programme tendre où l’on est invité à dessiller nos yeux et à défaire les coutures de nos vêtements trop serrés. Presque une leçon de redéfinition du dance floor : un lieu opérant la synthèse d’une certaine histoire de la danse, où la fulgurance des gestes réussit à contenir, en un tour de main – ce aux sens propre et figuré – le ballet classique, les influences pop, tout en assurant aussi les racines futures de la danse « post-Internet ».

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