Rule of Three

Jules et gym

Par

© Phile Deprez

Ils sont trois – une fille, deux garçons – et ils dansent. Menée tambour battant, la chorégraphie vigoureuse de Jan Martens fait varier le chiffre trois : trois parties, trois couleurs, trois costumes. L’écriture exhibe des réitérations sérielles, disloquées ou disjonctées. Car trois, cela peut être un « deux » mettant à distance le troisième personnage. C’est aussi un « quatre », tant la performance en direct du musicien NAH, prodigieuse et inspirée, s’accorde au langage des danseurs. C’est parfois un « un », quand s’affirme si vivement la sensation de solitude…

Compliquée à expliquer, cette « règle de trois » parle en tout cas au regard. Sec, net, sans gras, le style du prodige belge est dépouillé de toute la rhétorique citationnelle de ses grands aînés (Jan Fabre, Anne Teresa De Keersmaeker…). Les danseurs ont l’élégance drastique et probe des athlètes de cirque ou des gymnastes antiques. Cela jerke sans relâche sous l’électricité du strobo et du beat. Dans l’ère – ou l’aire – du vide, le geste est dru, concis, nerveux, acharné jusqu’à en perdre l’âme. Aucun remplissage kitch. Pas de torture, pas de perversité non plus : il y a quelque chose de frais, de franc, de fringant dans le jeu de ces beaux diables.

Suréclairée, étirée, bruyamment silencieuse, la troisième partie crée un effet de proximité inouï avec le public : les performeurs nus, essoufflés, dessaisis s’immobilisent, se figent, s’avachissent les uns sur les autres comme des masses palpitantes et molles. Ce ne sont pas seulement les danseurs qui se dénudent, c’est le spectacle tout entier : presque maladroits et honteux, tels de mauvais acteurs, ils se grattent la jambe ou le nez, s’appuient sur des éléments de la scène, jettent un œil sur le public. Ce moment de (non-)théâtre est si intense qu’une bonne partie de la salle, gênée, se réfugie dans le programme ou préfère filer.

Le spectacle pèche sans doute par sa dramaturgie peu aboutie. Maladroitement introduites, les micronouvelles de Lydia Davis – dont une histoire de poils d’un petit chien mort qu’on espère ressusciter par clonage – lui donnent une touche WTFesque, qui déconcerte jusqu’aux fans – ici nombreux – de Jan Martens. Mais les spectateurs courroucés ne le sont pas vraiment : avant de quitter la représentation, ils adressent ostensiblement un coucou affectueux aux danseurs.

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