Il aura donc fallu attendre la nouvelle création de Marlène Monteiro Freitas pour (re)découvrir la Batsheva, troupe israélienne mythique, dirigée depuis plusieurs années par le chorégraphe Ohad Naharin, lui-même immortalisé dans le film Mister Gaga de Tomer Heymann.

Avec Canine Jaunâtre 3, une création pour dix-sept danseurs, la chorégraphe cap-verdienne Marlène Monteiro Freitas nous permet de constater l’étendue du talent de cette compagnie formée de danseurs internationaux de très haut niveau, mondialement salués pour leurs prouesses physiques à toutes épreuves… Mais ici, pas de sauts, pas d’ensemble époustouflant, rien pour faire briller les danseurs ; ici ou là des trios, un ou deux grands jetés et c’est à peine s’ils ont le droit à des déboulés lorsque retentit le Lac des Cygnes, morceau d’une bande-son si riche…

La pièce commence par une entrée à la face de la scène, côté jardin, où tous les danseurs semblent pénétrer sur un ring ; les références au sport ne vont pas manquer et sont ici éclatantes… Ce  qui frappe aussi c’est le choix des couleurs vertes et bleues qui font furieusement penser à La danse de Matisse où cette farandole de corps nus se tiennent par la main sur un sol vert mémorable et un ciel bleu qui est devenu une signature du maître. Le reste des costumes sont des shorts et t-shirts noirs qui habillent aussi bien hommes et femmes. Ils portent tous un numéro 3 dans le dos.

Une interminable partie va se jouer avec d’un côté Home, de l’autre Guest et un compteur à cristaux liquides, accessoire familier dans les compétitions de sport et qui va marquer le temps tout au long de la pièce. Celle-ci est encore un peu longue avec un petit tunnel au bout de 45 minutes qui peut, peut-être, s’expliquer par une fatigue des danseurs (qui sont, saluons le, sans cesse sur le plateau) ; ceux-ci sont porteurs d’une gestuelle qui leur est peu familière mais qui est la signature – définitivement – de Marlène Monteiro Freitas. Cette danse est donc faite de petits gestes sur place, de mains tournées, de rictus de la bouche, de gestes souvent vus chez des personnes atteintes mentalement, qui à la fois peuvent mettre mal à l’aise mais prêtent à sourire et posent sur la scène un univers singulier, une folie douce, à peine agressive pour les autres et très violente pour ceux qui l’exécutent…

Marlène Monteiro Freitas aime à distinguer ses danseurs par des signes visibles sur le corps, ici un trait blanc, sorte de mentonnière rehausse les couleurs criardes et monochromes des costumes. Les mouvements chorégraphiés dans l’espace se composent donc de petits gestes saccadés, robotiques, qui n’empêchent pas la chorégraphe de composer dans l’espace… Dans les spectacles de Freitas, les danseurs, chantent et parlent. Ils scandent leur absence de poèmes à dire avec une voix étrange, pleine de folie qui dérange, ne laisse pas indifférent le public qui s’accroche pour retrouver là dedans leur compagnie d’antan.

Le prétexte du match où les corps buguent, où les visages souffrent, où les danseurs se contorsionnent… Le tout rehaussé par une musique brésilienne suave. Tout semble factice dans cette pièce, même les caméras ont juste un pied, et cela fait penser aux pupitres que Marlène Monteiro Freitas avait utilisés pour Les Bacchantes et qu’elle détournait jusqu’à plus soif. Ce sont donc des pauses, autant de moments, de scènes qui laissent place à une digression. On pense aux films de Jaques Tati. On pense à l’absurdité d’un Monsieur Hulot tentant de contrer des balles de tennis… Quelque chose comme cela nous saisit.

Sur une musique baroque se mélange un puissant haka au rythme duquel les danseurs, occupant tout l’espace, démontrent l’étendue de leur talent dans un registre très loin de leurs habitudes… Entre simulacre de ring de boxe et sifflets de matchs en tous genres, jaillit Joy Division ou Amy Winehouse interprété a cappella… Pièce interactive où le public est sommé  de répondre de la salle à l’injonction du danseur… Une cascade de folie s’empare du plateau. Un monde épileptique fait de tics et de tocs où, en guise de final, la chorégraphe ose un ensemble de gueules cassées par la vie, sur un air de Power de Nina Simone… Des canines jaunâtres comme on dirait rire jaune, oui, de tant de prouesses et d’audaces. La chorégraphe, qui n’a peur de rien, installe, petit à petit, son univers baroque sur les scènes du monde. Réussi…

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