Le Dossier M

Ceci n’est pas un livre

Par

Sur la quatrième de couverture du deuxième tome de ce « Dossier M » figurent ces quelques phrases, énigmatiques : « M comme un dossier d’amour. Mais quand on a dit ça, on n’a pas dit les conséquences. On n’a rien expliqué. On n’a pas dit le secret. » Autant reconnaître tout de suite qu’il en est de même de cette critique : quoi qu’elle puisse dire, jamais la force des mots qui suivront ne saura révéler le secret de la puissance du texte de Grégoire Bouillier. Dans la préface qu’ils font aux « Mémoires » de Simone de Beauvoir, Jean-Louis Jeannelle et Éliane Lecarme-Tabone parlent de la démarche du diariste comme étant le fruit d’un « souci d’autofinalisation de soi » et de l’écart qui existe entre le moi de l’homme et celui de l’auteur, comme de la preuve d’une forme « d’exigence de fidélité à soi-même ». Sans être œuvre de mémoire, c’est là aussi que se situe Grégoire Bouillier avec ce livre. Alors finalement, peu importe qu’il s’agisse d’une histoire d’amour, l’essentiel est ailleurs : dans la démarche d’un homme, d’un auteur, qui décide par une œuvre de faire le pari fou de la vérité du vécu, et donc de lui-même. Peu importe aussi qu’il réussisse ou non. En tant que lecteur, la simple expérience d’avoir entre les mains ce livre, issu de l’exigence insondable d’un homme brisé décidé à raconter les méandres qui l’ont amené à vivre le suicide de la femme dont il était l’amant, est en tant que telle bouleversante. Ensuite, et seulement ensuite, vient le reste. Tout le reste. Parce que, comme il le dit lui-même dans le premier tome de l’œuvre : « En mémoire de ce qui fut, on n’est pas des chiens. » À cet instant s’ajoute à la beauté du geste littéraire la finesse inestimable des récits successifs de l’amour passé, que jamais la colle des larmes ne vient salir, et qui toujours s’envolent pour atteindre les sommets du plus bel humour qui soit : celui des dévastés. Tout cela pour forger un des livres les plus indescriptibles de l’année, et certainement des dix dernières. Mais cela serait bien se tromper que de penser ainsi d’ailleurs, s’agit-il seulement d’un livre, et de littérature ? La question se pose. Et à ceux qui souhaiteraient y répondre trop vite, les textes que l’auteur est venu ajouter sur un site internet qu’il dédie au projet le confirment alors qu’il les décrit ainsi : « De quoi prolonger l’expérience de lecture en reculant les limites de l’objet-livre, lesquelles ne sont pas celles de la littérature. »

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

D'autres articles par