Le Grand Sommeil

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Outre l’ « enpuissancement », il y a, dans le genre tendance lourde désignée par un néologisme, l’enchuckysation d’une parole : où comment mettre celle-ci en relief à partir d’un (trop facile) effet de contraste rebattu entre son contenu diabolique et l’apparente ingénuité de celui qui la prononce. Comme Chucky, la banale poupée qui abrite l’âme d’un tueur en série, la petite Jeanne de Marion Siéfert, toute en nattes et legging rose, raconte son quotidien de pré-adolescente, ni enfant ni adulte, débinant le monde des adultes en y pointant des vérités abruptes et glaciales, constatant avec un inquiétant cynisme leur cruauté et leur désenchantement, sentiments dont elle ne semble toutefois pas préservée car « l’enfant grande » a grandi trop vite. Jeanne est une enfant-actrice déçue, dont l’accélération précoce semble avoir posé les germes d’un bon potentiel de rêveries effrayantes et d’explosions nerveuses. Elle susurre « mon papa » d’une voix tantôt fluette tantôt grave, l’air d’avoir la main sur la tronçonneuse cachée sous la jupe écossaise, et elle se barbouillerait de rouge à lèvres en hurlant (variante : faire du scotch une tentation suicidaire et s’étrangler avec, comme elle le suggère à la fin), on ne serait pas surpris : c’est la faiblesse de ce spectacle, dont les thèmes (la gravité de l’enfance, la fin des illusions, les complications métamorphiques) ni la mise en scène, discrète, ne semblent apporter quelque chose d’original.  On connait par cœur la figure du diable caché dans l’ange, et ce ne sont pas les tiraillements extrêmes des muscles du visage de la comédienne qui renouvellent l’expression de la tension noueuse. Le spectacle s’ouvrait pourtant sur une remarquable scène de malaise inaugural, dans laquelle la petite fille, reprenant en lipsinging les paroles du tube rihannesque pas de son âge Bitch better have my money, se livrait à une inquiétante scène de danse, évoquant simultanément une lanceuse de poids olympique devenue folle, une gorgone et un derviche en transe, trois figures qui convergeaient vers un seul et même sentiment : celui d’une menace planant sur l’enfant, papillon borderline en difficulté avec sa chrysalide. Le texte, tout en évoquant la radicalité (pour l’individu) d’une transformation ordinaire (le passage à l’âge adulte) n’a lui, rien de franchement radical : pas de formule faisant mouche, langage assez commun, on en perd assez vite le fil. La comédienne Helena de Laurens met toute son intensité et sa présence à interpréter ce personnage d’enfant monstrueux, distillant l’hystérie dans le sérieux et inversement, et c’est encore son corps qui raconte le mieux en quoi la perte de l’enfance est une torsion de l’être tout entier.

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