Quatuor tristesse

© Denis Farley

Fidèle à son approche technico-grammaticale de la danse, Daniel Leveillé continue de décliner les micro-ressentis de corps traversés par des sentiments d’abandon, ici de tristesse éphémère et déjouée par les mouvements eux-mêmes. Le liquide n’intéresse pas le chorégraphe québecois : il recherche le massif, le lourd, le haché et le discontinu. Dans cet état de dépouillement avec lequel les six corps nus des interprètes déclinent des micros-séquences dédoublées et symétriques, il n’y a pas de tricherie possible : Leveillé travaille avec une rigueur non équivoque la matière subtile des chairs alternativement tendues et contractées, jusqu’à leur point de tremblement, ponctuant chaque intervention par un lâcher au sol qui évoque aussi bien le poids des humeurs grises que le nécessaire retour à l’ancrage terrestre.

Ce lexique mécanique et gymnastique rejette l’émotion dans des interstices et oblige le spectateur à s’y faufiler par une attention décuplée – danse exigeante et antispectaculaire. La musique baroque, glissant à chaque mesure du majeur au mineur, participe de ce hachage cinétique, avant de se couper en de brutaux silences et laisser les corps retomber, seuls ou dans d’éphémères jointures à deux, dans le silence de ce plateau nu et clair-obscur. « Quatuor tristesse » laisse en suspens l’insondable dialectique de la tension et du lâcher-prise, du repli sur soi et de l’abandon.

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