Pour le roman-photo

« Pour le roman-photo », voilà un titre sans compromis, qui sonne comme un manifeste. Dans la réédition de son essai publié pour la première fois en 2011, Jan Baetens, professeur à l’université de Leuven, propose de prime abord une étude extrêmement documentée et objective d’un genre traditionnellement décrié.

Né en Italie dans l’après-guerre, le roman-photo mêle texte et photographie dans des intrigues à l’eau de rose, dont le succès s’étend ensuite en France. Baetens retrace l’évolution d’un genre qui s’embourgeoise – « Madame Bovary » est adapté dans les années 1960, feu Johnny et la grande Mireille Mathieu prêtent aux vignettes glacées leurs visages – et dont la presse parodique (Hara-Kiri, Fluide glacial) s’empare. La fin des années 1980 semble sonner le glas du roman-photo, qui, victime de son succès, a perdu en lisibilité.

Cependant, loin d’en brosser l’exhaustive histoire, Baetens compare le genre à ses ancêtres et avatars. Roman dessiné, ciné-roman, roman photographiquement illustré, bande dessinée… La mise en regard, favorisée par un choix judicieux de planches, offre une réflexion vraiment stimulante. Par exemple, en tentant d’expliquer la suprématie du roman-photo sur le roman dessiné et le ciné-roman, dont la mise en page dynamique pour l’un, la qualité des photogrammes pour l’autre, auraient dû s’imposer, Baetens interroge les effets de sens créés par l’association du texte et du cliché. Ce dernier fonctionne-t-il comme simple illustration ou comme maillon du récit ? Y a-t-il rupture ou continuité des images ? Séparation possible de la fiction et de la réalité ? Et puis, qu’apporte la littérature ?

Des portraits de Walker Evans aux enquêtes romanesques de Sophie Calle, un long détour par la photographie met en valeur le rôle narratif des séquences, des plans, des cadrages. Si certaines références de la nouvelle vague restent dans les placards, on apprécie le choix d’avoir publié de nombreux fragments des tentatives récentes de Marie-Françoise Plissart, qui pousse le geste jusqu’à morceler – au sens propre – ses clichés.

Vous l’aurez compris, l’ouvrage de Baetens ne tire pas le constat d’un épuisement ou d’un échec définitif du genre. In fine, il en souligne les ressources et le potentiel. Blog et autofiction, photojournalisme ou ciné-roman : les pistes artistiques sont réelles… Décidément, cet essai sonne comme un manifeste.

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