Rebetika

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Nicolas Bouvier, le plus grand écrivain voyageur, a retracé dans son chef-d’œuvre, « L’Usage du monde », cette transmission insensée depuis les rives du Gange d’une musique nomade, réfugiée, exilée depuis les premiers siècles de notre ère. Commodément regroupée sous le terme de « musique nomade », elle a puissamment irrigué les constructions sonores de ces peuples sans lieu fixe. Gitane, tzigane, fado, flamenco, mais aussi musique romantique allemande du xixe, pianos espagnols grenadiens, jazz des années 1950 ou rencontre est-ouest comme celle de Ravi Shankar avec Yehudi Menuhin ou John Lennon, cette musique est riche de cette confrontation entre grégaires développant une culture propre mais figée par le manque d’échanges et nomades intégrant à chacune de leurs étapes les éléments singuliers de chaque culture qu’ils nourrissent en retour de leurs sonorités propres.

La Grèce était sur cette voie d’errance, lieu de tous les mélanges, de toutes les cultures. Mais comme d’autres musiques nomades, à l’instar de la musique celtique par exemple, quasi disparue avant de ressusciter grâce au Festival interceltique de Lorient, ces sons et constructions sonores avaient été étouffés sous la musak américano-consommatrice : il est difficile de vendre chewing-gums et Coca-Cola sur des airs de flamenco ou de compenser un vide existentiel avec des chants existentialistes (écoutez du baroque klezmer du xiie avant de rire de ce trait ! ! !)

Lena Kitsopoulou porte en elle une énergie surprenante. Un appétit dévorant pour la création, une volonté et une constance porteuses de projets impensables, elle réussit le tour de force de faire non seulement revivre des mélopées a priori arides et complexes, mais aussi d’en devenir créatrice. De même qu’Angélique Ionatos, elle reprend ce flambeau d’une identité créée et re-créée par la musique, par cette soif d’explorer des territoires qui apparaissent si nouveaux.

Chant de solitude, d’amour et d’ivresse, le rebetiko nous vient de Grèce et sort des universités cette musique quasi disparue et considérée comme objet d’étude. Croisant le style d’origine droit issu d’Izmir et du Pirée, le rebetiko joué à l’Espace Cardin rencontre ainsi le jazz manouche, acquérant légèreté et gravité en se parant d’une dynamique nouvelle avec l’adjonction d’accords remuants, loin de la lourdeur d’un folklore oublié. Car au-delà de la drogue et des prostituées chantées au cœur de la solitude, il y a dans cette musique une véritable atteinte à notre propre compréhension de l’existentiel. Authentique, émouvant, contemporain, le rebetiko de Lena Kitsopoulou et de ses musiciens se promet un avenir plus puissant, à l’instar du blues qui ne cesse de disparaître pour mieux envahir nos âmes. Envoûtant !

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