Poésie Balistique

Va-et-vient de l’âme

Par

© Isabelle Arthuis. Fondation d’entreprise Hermès

Pensée comme objet de réflexion, la matière peut être plus que ce matériau qui autorise le monde à transcender son abstraction. Ainsi imaginée, elle pourrait devenir ce médium qui permet à l’homme de trouver une place et de comprendre son être en envisageant le temps et l’espace bien au-delà de la dimension physique qui est la sienne.

C’est en tout cas ce que semble dire Jean-Luc Moulène, alors qu’il participe pour la deuxième fois au cycle de « Poésie balistique » pensé par Guillaume Désanges pour la Fondation Hermès à la Verrière de Bruxelles. Disposées en diptyques, les huiles-objets, qui partagent l’espace unique d’exposition avec les photographies et les dépôts sur carton, entrent parfaitement en résonance avec ce qu’évoquait l’artiste en 2016 au Centre Pompidou alors qu’il parlait de ce « travail de la matière » qui « fait surgir un langage non articulé qui va orienter les décisions ». Car en effet, que pourraient nous dire d’autre ces huiles desquelles le goudron suinte ? Elles sont l’image même de ce temps instable des souvenirs qui devient langage de l’âme et toujours évolue jusqu’à transformer nos cœurs monochromes en un reflet purulent des douleurs du monde. C’est tout au long et au terme de ce processus que les décisions se prennent, et Jean-Luc Moulène nous le dit : la matière est le seul résidu sensible du temps passé qui impose à chacun avec autant de force la vision du soi. Ce soi qui pour être justement dépeint doit englober le temps individuel du goudron des huiles, mais aussi la vanité du monde dans lequel il s’inscrit et se reflète, à l’image des robots/miroirs qui parcourent l’espace, montrant tour à tour les œuvres, les hommes et les sacs Hermès à plusieurs milliers d’euros que propose la boutique dans laquelle l’exposition prend place.

C’est ici exactement que le geste curatorial et artistique trouve sa force et exprime son brio, car à cet instant l’exposition devient plus que le miroir des âmes. Ce faisant, elle impose l’image d’un monde dans lequel le visiteur-colibri est obligé d’assumer sa part, et où l’artiste accepte avec humilité de déposer un photogramme de son être… Un artiste à l’image de ces champignons magnifiques qui au moment de mourir ont déposé une trace d’eux-mêmes sur ces cartons accrochés aux murs qui séparent les huiles, perdus au milieu de ce monde qui de toute façon leur survivra.

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