Castorf unit Racine et Artaud pour le meilleur

Bajazet
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Par Marc Pittet

L’agencement subtil du décor façon ottomane opère d’emblée par ses effets d’altérité. Dans le paysage dramatique de Jean Racine, « Bajazet » est un drame méconnu du public qui se déploie dans un sérail stambouliote du temps des Ottomans. Cette tragédie en alexandrins – que cette langue est donc belle – met en intrigue passions amoureuses et jeux de pouvoir. Bajazet, le frère du cruel sultan Amurat, parti en guerre contre les Perses, est ardemment désiré par Roxane, la sultane restée au harem ; mais c’est avec Atalide qu’il partage son amour, ce qui leur sera fatal. Au temps de l’ordinaire omniprésence du numérique et de la fascination que procurent ses immédiatetés, on aurait pu craindre de s’ennuyer face à cette longue évocation des mœurs politiques et amoureuses à la cour de Louis XIV. Il n’en est rien, tant ses effets de distanciation gardent pour nous intactes ses sources d’étonnement.

Dans sa « mise en pièce(s) », Castorf s’empare de manière éblouissante du mélange détonant que Racine donne au politique, à la soif de pouvoir et à Éros. En contaminant organiquement le récit de Racine par l’agencement magistral de textes d’Antonin Artaud (« Le Théâtre et la peste »), il instille son style et prolonge jusqu’à l’excès cet usage des sentiments baroques, dont le grotesque nous impose de saisir que les conduites humaines ne répondent pas toujours à la poursuite d’un but avouable. La passion nous gagne d’emblée même quand elle se déplie lentement, parfois très lentement. Et traversés de part en part au cours de ce voyage par le désir et sa crainte, nous sommes portés à y revenir encore et toujours, même une fois le spectacle terminé. C’est en toute transparence que l’on est pris sur le vif jusqu’à un judicieux inconfort. Castorf et ses comédiens nous offrent des moments de folie, de grâce et d’enchantement rythmés par la présence remarquablement maîtrisée de la vidéo. On pourrait regretter que ce « Bajazet » ne trouve pas à être vu par ceux à qui il s’adresse aussi : les condamnés, les exilés, les reclus d’aujourd’hui et de toutes sortes. Ceux qui, rendus invisibles par les effets délétères d’autorités irrécusables, restent dissimulés entre les lignes sociales. Et quand la semaine est finie, les gens modestes ne vont pas là où les leurs autrefois ont bâti de leurs mains et à la sueur de leur front ce théâtre pourtant fait pour tous.

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