Le petit boucher

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La voir arriver enceinte sur scène, son ventre rond saillant, attrape le regard. L’entendre dire à son enfant « Je ne veux pas que tu sortes », corps au sol et jambes écartées, marque plus encore. Que cherche-t-elle à expulser ? L’enfant ? Sa rage, déjà perceptible ? Félicité porte dans sa chair, le résultat d’un viol. Cet événement traumatique n’en finit pas de miner son âme, de déformer son corps et sa parole. Sa langue heurtée – celle de Stanislas Cotton, dont le ton à hauteur d’enfant, délibérément candide, mécanique pour mieux dérailler – peut agacer ; son corps nerveux – celui de l’intense comédienne Marion Bottellier – racontent le temps du viol et le temps d’après, celui d’une résilience infiniment difficile. Le premier tableau est saisissant : la « simple » exhibition,  sur scène, d’une parturiente (qui plus est malheureuse) prend à rebours nos représentations habituelles, trouble par le sentiment d’impudeur qui en résulte (alors même qu’elle ne l’est pas), faisant habilement signe vers l’impudeur véritable, absolue, celle du viol. Le spectacle, peu aidé par un texte répétitif, trouve ensuite difficilement son rythme, faisant se succéder des longueurs qui diluent la tension de l’héroïne et l’attention du spectateur. Les éléments de mise en scène (des drapés et leurs jeux d’ombres, des bandes magnéto emmêlées) paraissent bien accessoires face à la présence inquiète et pénétrante de la comédienne, qui, en passant physiquement d’une émotion à l’autre, traduit l’instabilité de son personnage, apportant au texte la dose de mouvement qui lui manque. A propos de ces nœuds de bandes magnétos qui, lourdement symboliques, nous paraissaient surcharger inutilement la scène durant le spectacle, on a pourtant changé d’avis dans les jours qui suivirent : leur caractère superflu devenait le miroir inversé du traumatisme, l’effet de celui-ci étant, peut-être, précisément de polariser le monde sur lui, rendant tout le reste -les êtres, les joies, les divers objets du monde – dérisoires.

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