Embranchement

L'Expérience de l'arbre
Par

© Louise Quignon

« L’Expérience de l’arbre » imagine une transmission entre deux hommes et deux cultures : d’un côté Simon Gauchet — ancien élève du TNB et fondateur de l’École Parallèle Imaginaire en agglomération rennaise —, et de l’autre Tatsushige Udaka, acteur traditionnel de théâtre Nô. D’une amitié qui s’étoffa après une première rencontre artistique au Japon, un spectacle est né autour du motif coagulant de l’arbre : le Français — amateur de scénographies embranchées — et le Japonais, qui l’érige traditionnellement sur la scène de son théâtre… Variant entre traduction en direct, divers exercices de voix et de corps, récits anciens et anecdotes de maître, les deux hommes architecturent une rencontre-récit en quête de re-enactment ; tandis que l’arbre, qui renvoie en même temps à l’art millénaire du Nô et à l’éco-anxiété, les abrite précairement pour qu’à quelques instants (peut-être trop sporadiques) les cultures s’imbriquent jusqu’à former une réelle hybridité : on y voit, entre autres, Udaka proférer du Claudel à la française, Gauchet chanter en japonais, et les deux s’alliant pour une fable de La Fontaine qui se nipponise pour quelques vers dans un joli duo baroque.

Cependant, même s’il s’ébauche un échange bienveillant entre deux mondes qui confère au spectacle un côté très « baume au coeur », celui-ci s’agrémente toujours, en filigrane, d’une certaine angoisse : ce n’est pas pour rien que l’arbre que Simon Gauchet reconstruit minutieusement au terme du spectacle (celui qu’il admire tant) est artificiel. Si la performance est captivante, elle rappelle pourtant l’exemple moins seyant du « Pin du miracle », seul arbre survivant parmi 70 000 après le tsunami de 2011 : alors qu’il commence à pourrir de l’intérieur, il est décidé de le découper en 9 morceaux et de le « reconstruire » afin qu’il puisse durer de manière factice. Dans une prophétie aux allures subitement ténébreuses, l’arbre de Gauchet, image rémanente de l’autre, au Japon, prévoit son propre anéantissement : les hommes, peu soucieux de leur ancêtres, finiront indubitablement par le brûler. Symbole politique plutôt très contemporain, il devient donc l’avatar de l’échange polyphonique des cultures : le bois des branches s’entremêle, des bourgeons y éclosent, etc. De sorte que « L’Expérience de l’arbre », par la dose d’humanisme qu’il injecte contre quelque choc des cultures, défend ici avec une certaine finesse la résistance poétique à l’oubli : c’est par une métaphore naturelle qu’il ravive l’ardent désir de partage culturel.

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