Y a pas grand chose qui me révolte pour le moment

DR

Si la vérité aurait selon Claudel « dix-sept enveloppes, comme les oignons », elle se déjoue pour le nouveau collectif franco-belge formé par Théâtre à cru et Clinic Orgasm Society autour de chapeaux de cow-boys et d’Apéricubes. Partant de ce canevas éculé par la dramaturgie contemporaine qui met en scène le retour intrigant du frère prodigue parmi les siens (croisé au fait divers du faussaire Frédéric Bourdin), la joyeuse compagnie façonne une esthétique à mi-chemin entre Lagarce et Ionesco, empruntant à l’un son sens de l’infime répétition et de l’infirme révélation, et à l’autre sa pulvérisation psychédélique des situations. Dans une scénographie quadrifrontale, acidulée et vintage, édifiée ce jour-là sur le plateau du Théâtre de la Ville à Valence, la pelote des secrets se détricote en famille, sans qu’on sache très bien si ce dodu goût du faux (la panse pleine de postiches et de trompe l’œil en rideaux de fil) révèle la nature purement théâtrale de ces individus ou trahisse plus littéralement leur sens aigu de la fête.

Car tout l’enjeu de cette révolte contre la réalité, verbalisée par l’ensemble des protagonistes, se situe là où la parole n’est plus bonne à dire, et pour suggérer l’ineffable (clef que le spectacle lui-même peine ironiquement à révéler), il faut passer par le feuilletage burlesque des réalités possibles. Accusant de concert l’écueil illusionniste de toutes les aventures théâtrales, et optant pour un « sous-réalisme » de pure convention, ce western embarque son tragique quotidien dans tous les régimes de représentation, des envolées oniriques les plus surréalistes à l’infra-théâtralité des aveux solitaires. Le collectif fait alors un malicieux pied de nez à l’injonction immersive du théâtre, car son potentiel « endroit de vérité » n’est en fait qu’un énième puits sans fond où, en vaillant spéléologue, le spectateur émancipé retrouve tous les obstacles opaques de la représentation. On regrette toutefois la nature trop discursive du texte, qui cherche à exposer sans cesse les coulisses de son protocole, car pour atteindre ce « daim blanc de la vérité » qui obsède Yannick Haenel dans « Tiens ferme ta couronne », cette chose innommable qui vient déchirer tout dispositif pour provoquer l’épiphanie, il faut savoir renoncer aux dorures trop intellectuelles de son « mille-feuille. »

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

D'autres articles par