Il n’y a qu’un fleuve et la grande forêt

Congo
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Dans son « Histoire du théâtre II », présentée cet été à Avignon, Faustin Linyekula réemployait symboliquement au plateau une vieille poursuite lumineuse avec laquelle un certain metteur en scène belge ne parvenait plus à circonscrire le drame historique et les corps contraires des comédien.ne.s noir.e.s, politisés et politiques, qui échappaient en permanence à son faisceau. L’ironie subtile de ce dispositif, qui empêchait les lunettes européennes de surplomber la construction du récit, laisse place dans « Congo » à une dramaturgie bien plus minimaliste. Le texte d’Éric Vuillard, paru en 2012, constitue le matériau principal du spectacle. Ce « livre de chevet » permet à Linyekula d’envisager pour la première fois la période coloniale, « brèche » dans laquelle il n’a jamais voulu s’engouffrer, « de crainte de paraître utiliser ces pages de l’histoire pour justifier notre propre incapacité à gérer nos pays aujourd’hui ». De sa citation liminaire projetée au lointain à ce prologue provocateur écrit à la première personne du pluriel, le texte proféré par Moanda Daddy Kamono est reconduit linéairement dans sa quasi-totalité, avec pour timides contrepoints les passages chorégraphiques de Linyekula lui-même et les chants traditionnels de Pasco Losanganya. « C’est sa parole que j’ai eu envie de porter au plateau », affirme Linyekula, et l’on s’étonne que l’épopée satirique d’un auteur français qui renoue volontairement avec la grande histoire devienne le langage principal du spectacle et esquive la suggestivité potentielle des autres médiums d’expression. On verra au mieux dans ces trois corps en errance, parcourant la scène avec de gros sacs en toile sur le dos, échouant à bâtir une langue artistique commune, la métaphore d’une reconquête laborieuse et tragique de cette histoire trouée (« Le Congo, ça n’existe pas », écrit Vuillard). On accusera plus honnêtement la faiblesse évidente du dispositif, qui lasse très vite par sa polyphonie académique et infructueuse, sa monotonie et ses redondances, ne rendant pas justice à la précédente création de Linyekula, où les points aveugles de l’histoire mettaient sans cesse à l’épreuve l’éthique et l’esthétique de la représentation.

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