Jacky forever

Le Grand Feu
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Voilà un sujet qui peut faire peur. Comment évoquer Brel sans le singer ? Quand tout dans ce personnage, membre éminent de la culture populaire en Belgique comme en France, semble confiner à l’excès de singularité, le spectacle hagiographique est un fil tendu entre l’imitation et le non-sens. Et pourtant, le trio Jean Michel Van den Eeyden, Mochélan et Rémon Jr parvient à créer un univers dans lequel la poésie lyrique et engagée de Jacques Brel prend ses aises. Ce n’est pas un tour de chant, vous n’y entendrez pas les standards mais bien, à travers le choix audacieux des textes dits, un portrait personnel de l’artiste. La scène inaugurale laisse le temps au public de s’immerger dans cet enchevêtrement de mots, ce plaisir de zapper d’une chanson à l’autre, comme une flânerie auditive douce et bienvenue, le pad (tablette tactile que Rémon Jr bidouille à l’envi pour en faire sortir des sons et des rythmes) devient alors l’objet transitionnel du passé vers le futur d’où naissent tous les possibles et les réinventions. Viendra ensuite le temps du discours, de l’installation de l’intrigue dramaturgique qui a l’humilité de soutenir l’ensemble sans prétendre à plus. L’émotion bruit de l’honnêteté avec laquelle le poète urbain Mochélan s’accroche à l’urgence et sublime avec passion tous ces rêves de révolution et ces appels d’amour. Le texte éponyme n’est pas une chanson mais concentre la quintessence du spectacle. Ce grand feu, c’est un manifeste de Jacques à dix-sept ans, l’envie d’une écriture commune, l’emportement, les mots qui ne semblent pas assez hauts, pas assez forts pour incarner la foi dans l’homme et la quête de beauté qui l’anime déjà. On pourra regretter des effets de mise en scène inutiles qui parfois alourdissent l’ensemble, des projections illustratives ou des lumières criardes, mais on ne peut rester insensible devant ce prolongement d’une œuvre importante et chère à nos cœurs. Loin de sacraliser ou pire d’enfermer le chanteur dans du formol, cette proposition prolonge son chemin, entretient le foyer et ajoute du bois au feu pour qu’il continue à éclairer de sa poésie simple et vive les générations nouvelles.

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