Frères Sorcières

© Nicolas Boudier

Alors que le mouvement post-exotique semblait être la fiction d’un seul homme (Antoine Volodine), celui-ci peut compter depuis plusieurs années sur un ange mineur de la scène théâtrale lyonnaise : Joris Mathieu. L’an passé, l’écrivain a offert au metteur en scène un texte encore inédit, « Dura nox, sed nox », compilé aujourd’hui à la fin du recueil d’entrevoûtes « Frères Sorcières ». Cet objet littéraire dense et dissonant, constitué originellement d’une seule phrase, longue traversée épique et métaphysique, est adapté ici pour les voix blanches de quatre comédiens dans une « expérience sensible aux frontières de l’invisible », exigeante et hallucinante, onirique et politique. 

Dans un diorama crasseux, à trappes et coulisses, alignant plusieurs cadres de scène comme autant de mondes noirs parallèles, le spectateur est invité à suivre le parcours résurrectionnel d’une figure hermaphrodite, tour à tour père et amant, homme et femme, dresseur.se de marionnettes en chiffon, guérisseur.se pour intoxications aux « oursins faisandés », miette d’existence et de résistance au service d’une révolution qui n’advient pas, enrayée dans un cycle lancinant et éternel. Derrière cet hermétisme apparent du texte, décalé par un étrange sens de l’humour, le réel ne cesse de poindre, que ce soit par l’évocation des révoltes militantes, des violences sexuelles, ou par la mention d’une « trop graisseuse couche de bêtise. » Dans la mise en espace conçue par Joris Mathieu et Nicolas Boudier, qui tient autant du train fantôme (avec ses chars criards et ses gueules diaboliques) que de l’attraction symboliste maeterlinckienne (faisant la part belle aux pantins immobiles et au Pepper’s Ghost Illusion), l’imagerie flottante, ténébreuse ou ironique conçue par la littérature volodinienne se charge d’une puissance suggestive insoupçonnée.

Avec « Black village », récent bréviaire d’interruptats recueilli par un certain Lutz Bassmann, l’émergence nécessaire d’un théâtre post-exotique était explicitement thématisée. Marginale et crépusculaire, symboliste et communiste, cette fiction artistique, malheureusement boudée par un public très clairsemé,  était censée raviver l’énergie collective. Avec Joris Mathieu, il semble qu’Antoine Volodine pourra consacrer la force déréalisante de cette chimère post-apocalyptique sur la scène d’aujourd’hui, car le spectacle « Frères Sorcières » n’est pas qu’une parenthèse hallucinatoire, mais signe l’avènement d’une nouvelle politique de l’invisible théâtral. Conçu comme un authentique pôle de résistance au « divertissement spectaculaire », ce théâtre souterrain, sublime  et cameloteux, forain et mystique, n’a rien d’autre à offrir qu’une « épissure » noire à détricoter, « en dépit de la nuit. »

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