Les sceptiques ne seront pas confondus

Qui croire ?
Par

© Camille Groule

Pieds joints et imper luisant sous neuf découpes lumineuses qui tracent des cercles de parole autant que de croyance, Sophie Engel met en jeu l’exploration d’une femme qui se pose la fameuse question : « Qui croire ? » De façon virtuelle d’abord : elle court d’articles en articles tous plus « sensationnels » les uns que les autres… C’est l’histoire d’une femme qui entend des voix, puis d’une autre qui a vu la Vierge, d’une autre encore qui se prend carrément pour Dieu ; et de leurs explications parfois médicales. Une seconde partie s’ouvre à cet instant, où l’héroïne – simple relais pour le spectateur – passe à l’action en rencontrant Delores Kane, dont la révélation, un jour, changea la vie : elle est la réincarnation de Jésus. En Angleterre, loin de toute technologie, le personnage débute une série d’entretiens avec ladite toute-puissante, mais son discours, malheureusement, ne la convainc pas beaucoup plus que la perruque (Delores, avant, s’appelait David). Qui croire, bon Dieu ?

En réalité, sous couvert d’une quête de la vérité inspirée de personnages réels, la pièce met en œuvre un concert de voix intérieures qui s’entremêlent grâce à l’excellente création sonore de Guillaume Vesin. De sorte que l’actrice, qui joue tous les personnages (d’un médecin insignifiant à Delores), se démultiplie en moult déformations de voix : chaque épisode a un goût de schizophrénie, que l’écriture digressive de Guillaume Poix intensifie parfois jusqu’à l’absurde, à y voir le climax du concert « à l’américaine » que Delores s’autodédie. « Qui croire ? », c’est donc une question à soi-même plutôt qu’aux autres : le spectacle ne veut pas y répondre, il ne donne pas plus raison à la science qu’aux mystiques. La pièce se préoccupe plutôt de l’attitude face à la croyance – la manière d’y « vagabonder » (terme central du spectacle) plutôt que de s’y perdre… Car lorsque l’héroïne rentre de voyage, c’est toujours le même tourment, plus animé, plus résolu, qui agite son esprit : Guillaume Poix, amateur d’enfonçures, s’amuse ainsi à conclure son spectacle par la même question éponyme. Ainsi, l’on regrette presque de ne sentir du gouffre que les premiers récifs à l’excitante rugosité : la recherche de la croyance, dont le personnage est l’avatar, gagnerait à se morceler bien plus encore dans des zones (réellement) obscures voire inquiétantes. Pourtant, même si « Qui croire ? » ne creuse pas assez profondément, il réussit à étudier en finesse la posture difficile du sceptique – prouvant au moins que même le vacillement peut être une lettre de noblesse.

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