Les sœurs d’Anne

Les Femmes de Barbe Bleue
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Énième déconstruction du bagage moral et symbolique des contes, « Les Femmes de Barbe Bleue » de Lisa Guez s’inscrit a priori dans l’appel féministe lancé littérairement en 1969 par « Les Guérillères » de Monique Wittig, préférant à la tabula rasa des mythes phallogocentrés une réactivation inquiète et ludique du langage existant. Malgré la grande justesse des comédiennes, malgré son sens de l’humour qui tranche opportunément avec la gravité du sujet contemporain, le spectacle se révèle trop faible, formellement et éthiquement, pour façonner un mythe alternatif et troublant sur les féminicides.

De la « Bloody Chamber » d’Angela Carter aux « Bluebird possibilites » de Sofía Rhei,  la réécriture féministe de Barbe Bleue a déjà tout du poncif littéraire. Si la relecture de Lisa Guez pourrait être singulière, c’est qu’elle ne redéplace pas l’imagerie misogyne de la femme curieuse et piégée (comme pouvait le faire Amélie Nothomb…), mais qu’elle envisage ce comportement dans une perspective psychanalytique inspirée par Clarissa Pinkola Estes. Barbe Bleue serait pour elle « une instance destructrice dans le psychisme féminin », et le plateau donnera alors à voir, suivant une vieille logique pédagogique de l’art, les stratégies collectives de résistance à ce symptôme (« On est là pour se libérer », entend-on). Dans ces respirations dramatiques assez répétitives qui interrompent les récits individuels, où les comédiennes rejouent et déjouent les confrontations entre Monsieur et Madame Bleue, les dialogues manquent de consistance et l’incarnation est souvent léchée, trop théâtrale pour produire un saisissement performatif.

Si l’écriture promettait d’épouser la « complexité singulière » et le « mouvement étrange » des désirs féminins, les récits se révèlent calibrés et linéaires. Pétris de poncifs contemporains et d’actualisateurs faciles, ils transforment cette assemblée de spectres en échantillon sociologique et en icônes parfois poussiéreuses (l’une est « comme une chatte », l’autre comme « un serpent de mer »). Les cinq femmes ne retournent jamais la politique masculine de l’énigme à leur profit, échouant à exister au plateau comme des présences insondables et indomesticables, échouant à supplanter collectivement la matière indéterminée de cette clef glaciale qu’elles prennent tour à tour en main. On se demande par ailleurs ce que viennent faire les sardines de Patrick Sébastien dans cette galère (elles font heureusement une courte apparition). Là est peut-être la seule énigme d’un spectacle qui nous apprend beaucoup de choses : Barbe Bleue est très allergique aux cacahuètes et sa chambre mortuaire sent, citons l’une des femmes, « comme quand ma mère va aux toilettes. » A force d’aller voir derrière la porte et d’annihiler les mystères, « Les Femmes de Barbe Bleue » ont relangé ce terrifiant conte de nourrice, le transformant en fable de circonstance, trop propre et trop efficace pour faire du théâtre le lieu du dissensus et de l’alternative.

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