Qui a tué mon père

© Jean-Louis Fernandez

Si l’on a lu « En finir avec Eddy Bellegueule » on pourrait d’abord vouloir croire que le père décrit dans « Qui a tué mon père » est un mauvais père. Mais d’emblée le propos se fait politique. L’histoire de ce père-là s’inscrit fondamentalement dans celle d’une classe structurellement défavorisée aux mécanismes de reproductions implacables. Ainsi le père n’est-il violent qu’à la mesure de la violence qu’il subit lui-même. Et c’est cet effort théorique qui permet au fils de finir par accepter son histoire.

« Qui a tué mon père » propose une analyse éclairante du modèle de masculinité des classes ouvrières. Les injonctions de ce modèle sont telles qu’elles empêchent les véritables individualités d’émerger. Les parents homophobes sont à la fois gênés par leur fils qui ne répond pas aux caractéristiques traditionnelles de la masculinité tout en se montrant extrêmement fiers de ses capacités intellectuelles. « Qui a tué mon père » raconte avec finesse cette ambivalence, celle de l’amour dans des familles qui vivent dans la misère. Dans une anecdote non dénuée d’humour, Edouard raconte comment sa demande d’un VHS de « Titanic » pour son anniversaire a été reçue. Le père essaie de l’en dissuader estimant que c’est un « un film de fille » puis essaie de l’amadouer en lui proposant de lui offrir un camion ou un jouet « pour garçon ». Il finit par céder silencieusement à la demande du fils, en lui offrant un cadeau au-dessus de ses moyens.

« Qui a tué mon père » procède également à l’état des lieux du corps du père — idée illustrée au plateau par une apparition progressive de mannequins représentants le corps épuisé du père dans différentes postures. Le corps physique est ici vu comme un corps politique sur lequel s’exerce de multiples pressions. Le père a en effet travaillé à l’usine jusqu’à ce qu’une chute de poids lui broie le dos et le range dans la case des « fainéants » et des « profiteurs des allocations sociales », une injustice qui fait fait frémir le fils.

La conclusion, quelque peu accablante, est que, même si le père a évolué dans sa pensée, son corps littéralement détruit ne lui permet plus d’en profiter. À tout juste cinquante ans, celui-ci ploie sous la souffrance physique et des maladies de pauvres : accident du travail, diabète, problèmes digestifs et Edouard Louis accuse avec une colère non contenue le mépris de classe dont font preuve les différents gouvernement qui se succèdent en se montrant aveugles à cette France économiquement défavorisée. Bien que la mise en scène soit plutôt convenue, Edouard Louis signe ici un texte d’une force indéniable, à la fois percussif et émouvant.

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