Rêve et réveil

L'Enfant et le monstre
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C’est sur la mélopée du « Plus beau tango du monde » que s’installe cette parenthèse, temps suspendu entre sommeil et période de veille. Dans un dispositif scénique à la fois esthétiquement réussi et dramaturgiquement efficace, le monstre et l’enfant se croisent, se toisent, se manquent, jouent des peurs de l’autre et tentent fragilement de créer un lien contre nature. Car dans le texte de Camille Rebetez, c’est l’enfant qui réclame au monstre des cauchemars, comme si, déjà imprégné des acquis psychanalytiques du siècle dernier, il savait instinctivement que c’est dans cette zone liminaire que l’on peut se confronter et se construire. Le monstre, lui, a d’autres problèmes : jugé old school par sa hiérarchie, il ne parvient pas à se soumettre aux injonctions de rêves préfabriqués et milite pour les cauchemars à l’ancienne. L’enfant en fera les frais, bousculé dans ses craintes les plus intimes ; le dernier rêve marquera la fin de cette amitié et le retour nécessaire au réel. Plusieurs lignes de force traversent ce spectacle : les fertiles porosités entre la fiction et la réalité, le face-à-face avec ses peurs comme principe d’émancipation, les nuits plus exhalantes que les jours, l’importance de ne pas surprotéger les enfants et de leur accorder le droit de prendre contact avec la rugosité de la vie… Le tout rythmé sur une île sonore habitée par Julien Mégroz qui laisse sons et objets s’exprimer et créer ainsi la petite musique de ces journées qui n’attendent que la plongée dans le sommeil pour prendre sens. Que ce soit grâce à l’incroyable costume du monstre, gastrique et double face, par les jeux d’ombres et d’échelle qui se déploient sur les laies blanches tendues sur le plateau ou par l’engagement des comédiens, l’atmosphère (pensée par Augustin Rebetez) gagne petits et grands et laisse poindre avec sensibilité ses multiples sédiments.

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