Traces sur les murs

Ecce Homo
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« Je ne fais pas des œuvres en situation, j’essaie de faire œuvre des situations. » Ernest Pignon-Ernest ne fait pas des « installations », au sens où il placerait dans l’espace public une œuvre préalablement conçue : l’artiste niçois fait émerger des présences depuis les murs, les révèle dans les décombres ou les bouches d’égout – figure de supplicié dans le délabrement napolitain, pietà naissante sous les couleurs passées de murs haïtiens, silhouette solitaire prise dans la transparence d’une cabine téléphonique. Saisissantes, ses images font irruption dans l’espace public, à la fois invasives et délicates, présentes et déjà disparues comme le sont les traces, révélant, dans le moment même de leur apparition, ce qui leur manque. C’est moins leur caractère dessiné que leur immobile présence qui suggère que ces figures connues (Artaud, Genet, Rimbaud) ou inconnues d’opprimés (détenus, laissés pour compte) sont à la marge de la vie/ville. La grande chapelle du palais des Papes accueille la première rétrospective de l’artiste niçois, retraçant ses œuvres, croquis, esquisses préparatoires entre 1966 et 2019. L’exposition parvient à lever la difficulté de ce geste intrinsèquement paradoxal – comment restituer la puissance de surgissement d’une œuvre qui semble naître du lieu même dans lequel elle s’inscrit, en l’occurrence la rue ? – en agençant les différentes figures de façon que celles-ci paraissent entretenir une conversation silencieuse : dans le vaste espace de la grande chapelle, ces présences fantomatiques s’aperçoivent, se regardent, tandis que nous naviguons entre leurs invisibles flux de cendres et d’ombres – deux matières dont semblent être faits les dessins d’Ernest Pignon-Ernest. Ceux-ci frappent par leur classicisme (des drapés d’une grande maîtrise technique) et leur violence, rappelant les contrastes d’un Caravage (auquel Pignon-Ernest rend hommage à de multiples reprises). Travaillés par d’insistants motifs religieux, les dessins de l’artiste donnent à voir des Christ profanes, des Descentes de Croix d’inconnus : c’est là que l’émotion est le plus forte – dans cet hommage rendu à l’homme ordinaire –, l’effet d’accumulation des figures connues (Darwich, Pasolini…) pouvant, à force, user le geste, diluer sa force en le transformant en procédé.

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