A vaincre sans péril….

Le Triomphe de l'Amour
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“Le Triomphe de l’Amour” aux Bouffes du Nord, mis en scène par Denis Podalydès, aurait pu (dû) être un moment sublime de théâtre. Il aurait fallu pour cela un peu plus d’audace, faute de quoi – grâce au texte de Marivaux servi par d’excellents acteurs – le sentiment qui domine est d’avoir assisté à un beau spectacle mais trop classique.

Alors oui, Denis Podalydès a choisi d’en faire un drame : “Le Triomphe de l’Amour est un saccage, une hécatombe”, nous dit-il ; et le visage final du Prince Agis quittant la scène par les gradins, hagard, défait, désormais hanté par la trahison de la Princesse Léonide venue le séduire à des fins purement politiques semble illustrer cette volonté de démontrer le drame de ce qu’il n’existerait pas d’amour heureux. Alors oui, il y a ces moments d’intense poésie comme le jeu de Christophe Coin sur cette viole de gambe qui s’invite à plusieurs reprises sur scène, accompagnant le texte et le jeu des acteurs de ce Marivaux à merveille, sans que cela ne soit une véritable surprise cependant. Alors oui, la distribution est idéale : Philippe Duclos, en Hermocrate intraitable et ébranlé, est absolument génial, tout comme Leslie Menu qui campe un Phocion déterminé et innocent, avec une lumineuse intelligence ou encore Stéphane Excoffier brillante en Léontine revêche et protectrice. Les rôles secondaires sont tout aussi formidablement interprétés – avec une légèreté parfaitement adaptée.

Les actes se succèdent ainsi avec un rythme et une diction sans emphase, ce qui a pour effet de donner à ce texte de Marivaux toute sa puissance, en ce qu’il met à nu les ressorts discursifs de l’amour, sans aucun artifice. « L’Harmonie règne au prix d’une mutilation » écrit Podalydès pour décrire le monde imaginé par Hermocrate, ce monde où toutes les activités humaines s’exercent mais dans lequel « on n’y aime point ». Cette description pourrait tout bien aussi convenir au spectacle imaginé par le Sociétaire de la Comédie-Française : l’harmonie est bien là, rassurante, mais au prix du refus d’une certaine folie, d’une mutilation de la jubilation ironique qui fait pourtant toute la modernité de ce texte. Ce “Triomphe” reste ainsi une belle victoire du classicisme, un spectacle à ne pas manquer probablement, mais à vaincre sans péril…

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