La voix des Invisibles

Le Quai de Ouistreham
Par

© Rémi Blasquez

Entre février et juillet 2009, la journaliste Florence Aubenas décide de quitter Paris pour se rendre à Caen, où elle n’a aucune attache, afin de mener une « expérience » : chercher anonymement du travail avec un baccalauréat en poche comme unique diplôme. Parce qu’elle annonce à Pôle Emploi n’avoir pas de voiture, pas de mari, pas de diplômes et une cinquantaine d’années, elle est classée dans les « hauts risques statistiques », ces candidats au travail qui peuvent faire baisser les chiffres de l’agence. Il est donc décidé qu’après un « stage propreté », elle travaillera comme agent d’entretien.

Louise Vignaud adapte pour la scène l’étonnant texte de Florence Aubenas et livre au spectateur le témoignage de la journaliste dans toute sa crudité et sa beauté. Magali Bonat incarne avec brio, sans jamais nous laisser le temps de reprendre notre souffle, tous ces corps fatigués, brisés, usés et maltraités, toutes ces femmes dont la voix ne dépasse pas le seuil de la porte que nous refermons derrière elle, une fois leur tâche accomplie. Elles sont là, devant nous, ces travailleuses de l’ombre. Elles envahissent le plateau, nous interpellent et nous rappellent qu’elles survivent quand nous avons oublié qu’elles vivent.

L’expérience menée par Florence Aubenas a ses limites. Elle s’interrompt le jour où elle obtient un contrat à durée indéterminée. Et l’on en vient à penser que la journaliste, en « jouant » à la chômeuse pour les besoins de son enquête, a porté atteinte à la dignité de toutes ces femmes qui ne jouent pas à être dans la précarité, mais qui jouent chaque jour leur santé et leur vie. On y pense évidemment, mais l’espace d’une seconde seulement, car toutes ces voix ont enfin pu se faire entendre grâce au travail de Florence Aubenas et elles viennent réveiller nos consciences.

Rendons hommage, pour terminer, à Louise Vignaud dont nous découvrons avec plaisir le travail et qui a su donner, par l’intelligente simplicité de sa mise en scène, toute sa force à un texte qui nous renvoie notre (in)humanité en pleine face.

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