Le gouffre a toujours soif

Time without Pity
Par

© 1957 HARLEQUIN PRODUCTIONS LTD / TIGON FILM DISTRIBUTORS LTD – IMPEX-FILMS

Si Deleuze regrettait dans « Pourparlers » que la majorité de la production cinématographique de notre temps « avec sa violence arbitraire et son érotisme débile », ne soit plus capable d’inventer « de nouveaux circuits cérébraux », force est de constater que Joseph Losey échappe à cet anathème artistique. Le cinéma de Losey, sans artifice, proche de la dramaturgie théâtrale, où les décors ne sont pas qu’un simple élément d’émerveillement vainement spectaculaire mais un composant essentiel de l’intrigue, mérite de retrouver une place dans le cénacle contemporain du cinéma.

La société de distribution Carlotta Films l’a bien compris, puisqu’elle nous permet de revoir dans une version restaurée « Time without Pity » (« Temps sans pitié »), sorti en 1957, alors que le réalisateur, membre du Parti communiste américain, a dû s’exiler en Angleterre. Ce long métrage, qui va contribuer à faire connaître Losey en France, fascinera d’ailleurs Bertrand Tavernier qui lui rend certainement hommage dans « L’Horloger de Saint-Paul » (1974). Dans ce film, Philippe Noiret incarne un horloger du quartier de Saint-Paul à Lyon qui va prendre la défense de son fils accusé de meurtre. Chez Losey, c’est un écrivain alcoolique David Graham, incarné par le mystérieux et talentueux Michael Redgrave, qui part en quête de la vérité pour innocenter son fils Alec accusé à tort de l’assassinat d’une jeune femme et condamné à la pendaison. Dans chaque séquence les pendules, les montres, les réveils à la sonnerie stridente, Big Ben au son lourd et inquiétant ne cessent de nous rappeler que le temps file et que la mort se rapproche. Les miroirs et les vitres, dans lesquels se mirent les personnages, nous révèlent alors la fragilité de ces êtres à la personnalité chatoyante.

Joseph Losey ne nous impose pas une lecture univoque de son œuvre. On peut y voir une condamnation de la vanité médiatique, de la rigueur de la loi et de la justice face à la détresse d’un père. La douleur hystérique du fils qui se sait condamné et qui ne veut plus quitter cette vie nous rappelle aussi que Losey s’est élevé contre la peine de mort. Certains pourront y voir un film de genre, même si le réalisateur, dans la sublime séquence qui ouvre le film, nous révèle immédiatement le visage du meurtrier déformé par la haine. En vérité, ce qui intéresse Losey ce n’est pas tant l’enquête d’un père désespéré que la chute lente et inexorable d’un homme blessé et meurtri qui n’a plus rien à perdre pour l’amour d’un fils abandonné. Du grand cinéma, vous dis-je !

  • 10
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

D'autres articles par