Xénomorphe

Par

© Klaus Fröhlich

Si l’alien fait peur, ce n’est pas parce qu’il est étranger : il n’est pas la peur de l’autre, mais de soi, pour reprendre Susan Sontag. Plus précisément, la peur de ce que nous pourrions devenir : plus efficaces, mieux bâtis, moins émotifs — bref, parfaits… L’alien, c’est l’angoisse de la technocratie : la série de films éponymes l’aura mis en évidence, le xénomorphe fascine parce qu’il est supérieur. « Vis Motrix », de Rafaele Giovanola, en est un nouvel exemple hypnotique.

Sur le tapis de danse blanc, quatre figures au sol, qui se meuvent d’une manière résolument hybride sur la musique électronique de Franco Mento : arachnéenne, machinique également… Avec, bien sûr, de l’humain là-dedans — d’où le trouble. Car le regard des danseuses, que Rafaele Giovanola essaie d’épuiser au maximum, ne parle pas tant du vide que de la vie qui l’a agité avant. Leurs pupilles, et avec elles leurs mouvements, sont animés par un souvenir-humain (plus que par un devenir), à travers le souvenir d’une danse, le break, une inspiration que la chorégraphe s’applique justement à masquer. « Vis Motrix » est futuriste parce qu’il meut des formes qui ont évolué : elles veulent d’ailleurs se lever — c’est le fil auquel le spectateur s’accroche durant toute la pièce —, mais elles échouent symboliquement. Ou décident de ne pas le faire ? L’humain s’est mélangé à d’autres manières de bouger, jusqu’à devenir une ombre insaisissable sous les lumières de Gregor Glogowski… Les figures la pistent peut-être à leur insu : voilà le moteur, la vis motrix.

Le spectacle est d’autant plus excitant qu’il est régi par une atmosphère cybernétique : chaque danseuse, dont les modules de gestes et les déplacements sont écrits, dispose d’une certaine liberté de mouvement au cœur d’un dispositif qui se renouvelle constamment. Le trouble grandit à mesure que les quatre êtres, en écoute permanente, semblent se plier à un ensemble de règles dont le spectateur n’a pas la clé… Un alien est intelligent (donc fascinant) à la hauteur de son langage, sans lequel il resterait bien hébété. Or, motif récurrent de la science-fiction, ils communiquent ici sans ouvrir la bouche : les mots se sont dissous dans l’air, c’est l’ambiance cryptique qui parle. C’est une chose d’inquiéter le futur, c’en est une autre d’en établir la délicatesse dystopique : « Vis Motrix », sans aucun doute, fait coup double.

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