Le chantier pas enchanteur de la société de l’incommunication

Société en chantier
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Société en chantier - Rimini Protokoll © Philippe Weissbrodt

Société en chantier – Rimini Protokoll © Philippe Weissbrodt

On sort de Société en chantier – fruit du travail de Stefan Kaegi et la compagnie Rimini Protokoll – avec beaucoup de questions sur l’objet auquel on vient de participer. Il s’agit de théâtre participatif, où le public, divisé en petits groupes, va appréhender l’univers des grands projets de travaux publics par le prisme de huit témoignages d’expert différents, en passant de l’un à l’autre. La dimension documentaire est certaine, il s’agit de donner matière à mieux comprendre le sujet en l’éclairant depuis plusieurs points de vue complémentaires. En soi, la démarche est louable, et, de fait, certains points de vue sont bien documentés, et tout-à-fait édifiants. A mesure que l’on passe d’un récit à l’autre, on prend mieux la mesure des enjeux, des terribles asymétries de pouvoir, du mauvais emploi de l’argent public. Le spectacle n’est sans doute pas dépourvu de dimension poétique, pas tant dans la participation parfois demandée au public, que dans les pas de côté tentés dans l’écriture des témoignages, et, surtout, dans le très astucieux agencement du scénario de chaque témoignage. En effet, chaque groupe de spectateurs, pour suivre sa séquence, est coiffé de casques où est reprise la voix du comédien microté. En même temps, les groupes sont à vue les uns des autres. Le spectacle est écrit pour que, régulièrement, un événement vécu par un groupe, un geste, un déplacement, soit en même temps signifiant pour un autre groupe – évidemment, signifiant d’autre chose. C’est la grande réussite du spectacle, que de réussir à mettre en scène cet isolement informationnel que chaque groupe subit vis-à-vis des autres, comme une métaphore des incompréhensions entre les parties prenantes d’un chantier. En même temps, certains éléments déçoivent beaucoup. Les témoignages sont trop courts pour n’être pas réducteurs, et le message global manque beaucoup de nuance. L’ambition de montrer les rouages d’une réalité très complexe n’est pas réalisée. Certains témoignages travaillent même contre ce projet, soit qu’ils se dissolvent dans le grotesque et l’hyper-simplification, comme le témoignage “Droit de la construction” avec un avocat qui s’improvise professeur de karaté, soit qu’ils ne disent absolument rien de leur sujet, comme le témoignage “Migration”, sujet pourtant capital, qui se résume à un cours de danse aérobic. A ce propos, on doit avouer être très partagé face au côté infantilisant de certaines scènes où la participation exigée du public est rien moins que ridicule. Si cela vise à démontrer que 95% du public est prêt à n’importe quelle bêtise tant qu’elle est demandée dans un cadre où il est conditionné à accepter, comme une nouvelle expérience de Milgram, alors la réussite est complète. Mais dans ce cas, il aurait fallu, à un moment, tendre un miroir métaphorique aux participants pour les amener à se questionner. Sinon, on doit avouer qu’on n’en comprend pas bien l’utilité. Enfin, la morale du spectacle, puisqu’il y en a une, est que tout le monde devrait coopérer et défendre l’intérêt du groupe avant celui de l’individu, comme les fourmis, montrées en exemple. C’est encore une fois réducteur, surtout quand on se rappelle que la fourmilière a tout du modèle totalitaire, société où l’individu n’est rien et peut être sacrifié sans aucune arrière-pensée pour le bien de la collectivité. Bref, Société en chantier est un spectacle qui donne beaucoup à réfléchir, à la fois sur son sujet et sur la façon de faire du théâtre – ce qui n’est jamais une mauvaise chose. On peut y passer un très bon moment, si on sait faire abstraction des nombreux points qui sont susceptibles de susciter le malaise.

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