Musique de chambre post-exotique

Black Village
Par

(c) Rémi Jannin

Frédéric Sonntag et l’ensemble l’Instant donné portent sur scène « Black Village », 42e opus d’Antoine Volodine, publié en 2017 sous l’hétéronyme Lutz Bassmann, dans une tentative de créer un espace-temps chamanique et fidèlement post-exotique.

« Il n’y a plus aucun repère autre que celui de la parole » Ce constat fait par l’un des personnages de « Black Village » est en quelque sorte le postulat essentiel de tous les romans volodiniens, toujours témoins d’un double échec : effondrement d’un ordre ancien et incapacité à s’émanciper totalement du joug du désordre nouveau. Accueillis par les stridulations étouffées – dont le minimalisme bruitiste rappelle l’envoûtant « Guero » d’Helmut Lachenmann – les spectateurs s’installent autour d’un plateau improvisé dans un ancien hangar de la Citadelle strasbourgeoise, copie idoine de l’environnement post-exotique du roman. Car de la station service désaffectée, du motel situé au cœur du Black Village, on ne verra rien. Seules nos oreilles percevront leur présence par leurs plaintes sonores, déclinées en percussions primaires auxquelles s’ajoutent des instruments éphémères que l’on pourrait croire directement issus de l’imaginaire post-exotique : plaques de métal, couteaux, ventilateur…

Frédéric Sonntag a fait le choix judicieux de conserver une construction narrative fragmentée, sur le modèle des narrats de Volodine, ainsi définis en 1999 dans « Des anges mineurs » : « J’appelle narrats des instantanés romanesques qui fixent une situation, des émotions, un conflit vibrant entre mémoire et réalité, entre imaginaire et souvenir. (…) J’appelle narrats de brèves pièces musicales dont la musique est la principale raison d’être, mais aussi où ceux que j’aime peuvent se reposer un instant, avant de reprendre leur progression vers le rien. » Chacun de ces instantanés romanesques est récité par Hélène Alexandridis, qui manque malheureusement un peu de la rugosité nécessaire aux personnages volodiniens, appuyant le choix de Frédéric Sonntag d’une direction par moments trop démonstrative, doublonnant geste et parole. Reste que « Black Village » parvient à faire entendre les désarrois et l’espérance de chaque protagoniste en une incantation déflagrée. Et ce dont on ne peut parler, il faut le taire en musique.

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