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Faire de la scène le lieu d’un mot introuvable, voilà le projet on ne peut plus théâtral de Salim Djaferi. Ce qui perce d’ailleurs sa proposition aux allures de conférence (réjouissante ouverture du sixième Festival WET° à Tours), c’est une performativité, une force présentielle permanente qui densifie chaque mot et chaque geste pour tordre la rigidité du discours. Une performativité qui nous met constamment aux côtés de l’interprète (à la fois très précis et très disponible au plateau blanc des possibles qui l’environne) dans le tâtonnement de son enquête linguistique vers les traductions algériennes d’un mot imposé, celui de colonisation. Voici donc la formidable politique du spectacle : restituer sincèrement de l’avec, de l’à côté grâce au dispositif théâtral pour contrer l’hypocrisie d’un terme qui masquait l’idée de possession, d’imposition, de substitution.

En délimitant à la cordelette verte un fil historique coupé et renoué qui déborde dans le public, la théâtralité de Salim Djaferi montre dès le départ qu’elle n’est absolument pas frontale et accusatrice mais profondément accueillante et suspendue. Cet anti-discours va de pair avec la problématique fondamentale qui anime ce « Koulounisation », à savoir la nécessaire collision entre le langage et la singularité des imaginaires, la nécessaire relativisation et réouverture des mots par les réalités singulières qu’ils vont engendrer. Si des signes élémentaires sont égrenés ça et là dans le spectacle (éponges ensanglantées, architectures en polystyrène…), ce n’est jamais pour illustrer et consolider le discours mais pour stimuler les imaginaires au-delà des mots employés. Salim Djaferi parvient ainsi à opposer magnifiquement au territoire des « mots confisqués par l’histoire » le lieu des signes totalement disponibles et partageables qu’est le théâtre. 

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