Photo: Laurent Philippe

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Après le carnaval et les peintures de Jérôme Bosch, la chorégraphe cap-verdienne, installée au Portugal, a revisité “Les Bacchantes” d’Euripide en 2017. La pièce tourne encore dans le monde entier et vient d’être présentée dans le cadre du LIFT festival de Londres au théâtre Sadler’s Wells. Marquée jusqu’à la moelle par l’énergie et le grotesque des carnavals de son enfance à Mindelo, la chorégraphe s’appuie sur des références de l’imaginaire collectif qui épousent et autorisent l’exubérance de son style.

L’évidence de la rencontre entre Marlene Monteiro Freitas et les bacchanales tient aux liens étroits entre ces dernières et le carnaval. Les unes sont des fêtes religieuses en l’honneur de Bacchus, les autres des célébrations païennes préchrétiennes. Elles partagent un caractère exubérant et transgressif, le renversement temporaire des ordres établis, l’inversion des rôles à visée cathartique, ainsi que le déguisement, notamment par le masque. Dionysos est un dieu qui trouble la vision, extension de l’ébriété, et bouleverse la perception dans un esprit subversif.

L’approche de Marlene Monteiro Freitas en matière de mouvement, de costumes et de travail sur l’objet repose sur un principe de renversement, où rien n’est utilisé ou présenté selon sa fonction première. Les pupitres deviennent des armes ou des béquilles, les fesses des visages, et le devant passe derrière. La puissance de son travail réside dans sa capacité à non seulement faire exploser l’ordre, mais à en établir un nouveau. Il y a un rapport fascinant entre le rationnel et l’irrationnel dans ses pièces, où le chaos est traité avec une grande précision. On s’émeut en voyant ces êtres s’escrimer à réaliser des actions tendues vers un ordre étranger ou fondées sur des principes absurdes, rendant ses pièces profondément humaines bien que les performeurs – par l’habillement, le maquillage ou les visages grimaçants – semblent irréels ou monstrueux. Par renversement, ils deviennent plus naturels que nature. Mentir pour dire la vérité.

L’autre élément qui fait de cette rencontre un mariage heureux est l’aspect érotique de Dionysos et des bacchanales, qui s’accorde parfaitement avec les topoï de la chorégraphe, souvent centrés sur la jouissance du stade anal. Le spectacle explore les thèmes de l’entrée et de la sortie, du trou et du tube. Les six trompettistes évoluent sur scène comme le parodos antique, nous regardant à travers l’embouchure de leurs instruments ou enfonçant leurs visages dans le pavillon. Une danseuse nous tend ses fesses plaçant un micro devant, ça bave, ça s’enfonce des tissus et des pupitres dans la bouche. Une autre déclare, en regardant le public : « Je vais tous vous baiser ». Tout est tubulaire, intestinal.

Ce topos de l’anal est la forme mais aussi le fond du travail de l’artiste, qui semble digérer le réel et le régurgiter sur scène. Une infinité de références apparaissent organiquement, comme si elles avaient été mâchées. On accepte la spontanéité de leur surgissement. La fertilité de ce chaos est absolument formidable. Le chaos est un faux-semblant, car ce qui n’est jamais laissé au hasard, c’est le rythme. Comme lorsque l’on observe la nature à l’état sauvage dans sa grande cacophonie, un rythme et des enchaînements de conséquences se révèlent, et le sens émerge.