Mettre en scène Patrice Chéreau : rencontre avec Eric Mézil

Patrice Chéreau, un musée imaginaire
Par

Eric Mézil

(c) Christophe Raynaud de Lage

En mai dernier, Eric Mézil, directeur de la Collection Lambert et commissaire de l’exposition “Patrice Chéreau, un Musée imaginaire”, recevait I/O.

Comment est née cette idée d’exposition ?

Cette exposition n’était initialement pas programmée. Au départ, il devait s’agir d’une exposition consacrée à Cy Twombly mais cela a été refusé par la Mairie pour des raisons qui lui appartenaient. C’est alors que des amis m’informent que Nathalie Léger, la directrice de l’Institut Mémoires de l’Edition Contemporaine (l’I.M.E.C.), souhaite trouver un lieu d’exposition pour mettre en valeur les archives de Patrice Chéreau. La Ville a fini par accepter. Alors que ce projet Chéreau n’était pas prémédité, il m’entraîne dans une aventure passionnante.

Aviez-vous rencontré Patrice Chéreau ?

En 2008, j’avais eu la chance de rencontrer Patrice Chéreau à la Villa Médicis. Richard Peduzzi, qui dirigeait alors l’Académie de France à Rome, y avait invité la Collection Lambert. Avec Chéreau, Yvon Lambert et moi-même avions pu partager une admiration et une passion communes pour des artistes contemporains comme Cy Twombly ou encore les photographies de Nan Goldin, que nous lui avons fait découvrir à cette occasion et qu’il choisira de montrer lors de son exposition au Louvre. Je connaissais déjà Chéreau, depuis mon adolescence, par son œuvre. Par le cinéma surtout. Son film très dur L’Homme blessé, coécrit avec Hervé Guibert, m’avait profondément marqué.

L’exposition s’intitule « Patrice Chéreau, un Musée imaginaire ». Pourquoi ce titre et comment conçoit-on une telle exposition ?

Le titre de l’exposition est bien sûr lié au livre d’André Malraux mais aussi à un texte de Chéreau de la fin des années 70, retrouvé par Nathalie Léger. Au départ, j’avais songé à un autre titre : « Comme il vous plaira », qui faisait aussi référence à la pièce de Shakespeare que Chéreau avait prévu de monter à l’Odéon juste avant de mourir. Le « Musée imaginaire » me permettait de rassembler les œuvres d’artistes très différents mais chers à Patrice Chéreau : Géricault, Delacroix, Bacon, Nan Goldin, par exemple. Il s’agissait pour moi de retrouver les œuvres qui l’avaient marqué mais aussi des œuvres qui font sens, par rapport à son travail d’artiste. Sa mort est suffisamment récente pour que l’image de l’homme ne soit pas encore statufiée, ce qui me permet d’ouvrir quelques pistes. Cette exposition n’apportera pas toutes les réponses bien entendu, comme le ferait un documentaire qui épuiserait le sujet. Pour ce « Musée imaginaire », je me suis essentiellement appuyé sur des archives et des documents personnels, des œuvres au mur, qui ne seront pas les siennes et enfin les archives passionnantes de l’I.N.A.

Adel Abdessemed, Untitled (détail), 2014, polyuréthane usiné, impression 3D de nylon et graphite, lames de bistouri,
140 x 125 x 90 cm, collection de l’artiste © Adel Abdessemed, Adagp, Paris, 2015 / photo Marc Domage

Adel Abdessemed, Untitled (détail), 2014, polyuréthane usiné, impression 3D de nylon et graphite, lames de bistouri,
140 x 125 x 90 cm, collection de l’artiste © Adel Abdessemed, Adagp, Paris, 2015 / photo Marc Domage

Patrice Chéreau avait lui-même conçu sa propre exposition au Louvre en 2010. Comment s’en démarquer ?

Il ne s’agissait pas pour moi de refaire ou de contrer cette exposition du Louvre ni de me mettre dans la peau de Patrice Chéreau. Mais de revendiquer un regard entièrement subjectif sur l’œuvre. Mon regard de commissaire d’exposition ainsi que mon regard d’amateur et d’amoureux de l’art. Quitte à être critiqué ou à passer pour un hérétique…

L’exposition du Louvre présentait des peintures choisies par Patrice Chéreau assisté de Sébastien Allard, qui a aussi travaillé avec nous. C’étaient surtout les grandes figures très fortes qui l’avaient marqué enfant et profondément inspiré : L’Homme au gant du Titien, les grandes toiles d’Ingres, de David ou encore cet autoportrait en Boxeur émouvant et sublime de Bonnard, qui faisait la couverture du catalogue. Chéreau avait réussi à éviter une exposition trop académique et illustrative. Il avait su investir les lieux d’une façon profondément originale, par le théâtre, avec sa mise en scène de Rêve d’Automne de Jon Fosse, et par la musique, avec la présence de Waltraud Meier.

 Quel sera le parcours proposé aux visiteurs ?

L’exposition s’ouvre sur l’enfance de Patrice Chéreau et sur l’évocation de son père Jean-Baptiste, qui était peintre et qui a eu une influence majeure sur le développement artistique de son fils. Au Louvre, Patrice Chéreau avait d’ailleurs souhaité exposer quelques unes des toiles de son père. Nous avons retrouvé de très belles œuvres de sa mère, qui était illustratrice. Nous faisons ainsi découvrir une sélection d’œuvres de ses parents retrouvées aux Sables d’Olonne, que l’on veut bien nous prêter. Son arrière-grand-mère, Lise Tréhot, était modèle pour Renoir et nous suggérons également la présence de cette illustre ascendante.

Deux influences très fortes se dessinent ici: la maison familiale de l’Anjou, avant qu’il n’arrive à Paris, caractérisée par le calme et la douceur de ce pays où Rabelais, Du Bellay, Léonard de Vinci ont vécu, et la peinture espagnole, puisque le père de Patrice Chéreau fut très inspiré par les peintres espagnols du XXème siècle, comme Tàpies, ainsi que par les grands maîtres, Goya et Vélasquez, tous présents dans l’exposition.

On connaît le génie très précoce de Chéreau puisqu’au Lycée Louis-Le-Grand, il commence sa carrière théâtrale, en compagnie de Jean-Pierre Vincent et d’autres proches comme Jérôme Clément, qui fut l’ancien directeur d’Arte. Mais ce qui frappe, c’est que très jeune, il est très sûr de son devenir: il se fait déjà un sceau personnel «Bibliothèque Chéreau», il numérote soigneusement tous ses carnets… Il sait qu’un destin se dessine là… Ce travail extraordinaire, nous le présentons: ce sont les fameuses archives de l’I.M.E.C. allant de 1963 à la fin des années 70.

Les trois premières salles rendent ainsi compte du passage de cet univers de l’adolescence et du théâtre amateur à sa première troupe à Sartrouville et ensuite à son aventure au T.N.P. Au seuil de l’exposition il y aura donc très peu d’accrochages au mur mais essentiellement des vitrines: les visiteurs pourront regarder des documents d’archives et sur les murs des documents remarquables de l’I.N.A. couvrant les années 60 et 70.

Dans d’autres salles, vous avez effectué des rapprochements entre des œuvres et son travail de metteur en scène. Pourriez-vous nous donner quelques exemples ?

Chéreau nous a toujours permis d’associer toujours l’art ancien et l’art contemporain.

Nous présenterons notamment son travail réalisé pour le Centenaire du Ring à Bayreuth, où l’avait invité Pierre Boulez. François Regnault, qui a travaillé avec lui, en particulier sur deux grandes mises en scène, la Tétralogie et Peer Gynt, nous a apporté sa précieuse collaboration. Nous montrerons des tableaux de Klimt, des œuvres magnifiques de salons wagnériens du début du XXe siècle, comme celles de Fortuny, des paysages nordiques ou allemands, mais aussi d’autres plus contemporaines comme celle de Cyprien Gaillard, sur la destruction d’un immeuble moderne en banlieue, nous permettant de suggérer l’effondrement du Walhalla, avec Brünnhilde et les filles du Rhin.

 

Fantin-Latour Ignace Henri Jean ThÈodore (1836-1904). Allemagne, Hambourg, Kunsthalle. HK-5274.

Fantin-Latour Ignace Henri Jean Théodore (1836-1904). Allemagne, Hambourg, Kunsthalle. HK-5274.

Il y a un tout un classicisme ainsi qu’un imaginaire romantique ou post romantique chez Patrice Chéreau. Comment en viendra-t-il à la réalité contemporaine ?

Au T.N.P. de Villeurbanne puis au Théâtre des Amandiers, deux figures majeures vont influencer énormément Patrice Chéreau dans ce sens: Jean Genet et Bernard-Marie Koltès.

Tout d’abord Jean Genet, dont il va monter Les Paravents, en reprenant Maria Casarès, qui avait créé le rôle. La figure de Jean Genet sera déclinée dans l’exposition, à travers son portrait par Giacometti mais également à travers des photographies de corps noirs par Mapplethorpe. L’histoire contemporaine s’impose avec Les Paravents, alors que Chéreau avait tout d’abord mis en scène des auteurs beaucoup plus anciens comme Labiche, Shakespeare ou Marivaux. La guerre d’Algérie, thème de la pièce, a été un des moments marquants de sa vie personnelle. Le drame du métro Charonne, Patrice Chéreau en a été le témoin oculaire car il faisait partie de la chaîne humaine qui s’est opposée à la Police le 8 février 1962.

Quant à Koltès, la Bibliothèque nationale nous prêtera le manuscrit de Key West, qu’elle vient d’acquérir et nous aurons les deux boxeurs de Géricault, pour illustrer Combat de nègre et de chiens. Ce sont aussi tous les dessins et les photos de repérages sur les quais de Manhattan, du Havre, de constructions très modernistes des années 50-60, qui ont servi de base à ses décors.

Pour évoquer L’Homme blessé et pour montrer ce rapport très violent qui est sous-jacent dans le film, nous avons pensé aux vidéos de William E. Jones, un artiste américain qui a filmé des scènes de drague homosexuelle dans des toilettes publiques à Los Angeles.

Son intérêt pour l’histoire s’est également manifesté dans un projet de film sur Sigmaringen et la fin du régime de Vichy. Hitler a été une figure extrêmement obsédante pour Chéreau, puisqu’il avait envisagé de faire un film sur Sigmaringen et qu’il avait mis en scène en 1970 Toller, une pièce totalement inconnue du dramaturge allemand Tankred Dorst. Cette pièce raconte le destin d’un jeune poète antifasciste lors de la montée du nazisme mais c’était aussi, pour Chéreau, une sorte de métaphore du travail de l’artiste et de l’homme de troupe qu’il était. On exposera d’ailleurs un portrait de Hitler, saisissant et terrifiant à la fois, par un grand maître de l’expressionnisme abstrait, George Grosz.

Napoléon, qu’il a incarné dans le film de Youssef Chahine, est aussi un personnage qui l’a toujours intéressé : il avait demandé à différents auteurs, comme Paul Auster, de travailler sur une adaptation pour laquelle il avait même songé à Al Pacino pour incarner le rôle. Il est frappant de voir à quel point il se documente à chaque fois, essayant toujours d’établir des liens entre l’histoire ancienne et l’histoire contemporaine.

Cet intérêt pour l’histoire se manifeste aussi dans son film La Reine Margot

Oui, et ce qu’il y a de passionnant justement, c’est qu’il ne s’agit pas simplement d’un film historique sur la Saint-Barthélemy et sur les guerres de religion mais il prend d’autres résonances: il est tourné au moment de la guerre en Yougoslavie et du génocide au Rwanda. Le choix d’Isabelle Adjani, dont le père était algérien, comme actrice phare de son film, semble dénoncer les crimes commis par le F.I.S., au nom d’Allah. En 1972, Chéreau avait monté Le Massacre à Paris d’après Marlowe. Il avait fait une mise en scène incroyable avec, au sol, une sorte de bassin où flottaient des corps morts, noirs, comme une réminiscence des cadavres algériens de la Seine. Ils seront repris vingt ans plus tard pour La Reine Margot. De grandes peintures historiques, comme il en avait montré au Louvre, de Géricault avec son Radeau de la Méduse, de Delacroix, de David seront mises en relation avec le film.

Francis Bacon

Francis Bacon, Seated Figure, 1974, huile et pastel sur toile, 198 x 147,5 cm, collection privée © The Estate of Francis Bacon / All rights reserved / Adagp, Paris 2015

Chéreau est également connu pour son travail avec le corps des acteurs, pour sa rhétorique singulière du geste. Cela apparaît-il dans l’exposition ?

Le corps, les gestes de ses acteurs deviennent à Nanterre un élément essentiel de sa recherche. L’exposition consacre une immense salle à l’homme d’école, au professeur qu’il va devenir aux Amandiers, véritable bouillon de culture, plate-forme pour toute une génération d’acteurs comme Valeria Bruni-Tedeschi, Vincent Pérez, Agnès Jaoui ou Pascal Gregorry, et dont le film Hôtel de France restitue l’esprit. Un tableau de Francis Bacon, les photographies de Nan Goldin, avec ses corps nus, amoureux, hystériques seront présents dans l’exposition. Le rapport avec le corps est toujours indissociable de la mort, d’ailleurs, avec lui. Chéreau était obsédé par la mort, ce dont témoigne son film Ceux qui m’aiment prendront le train. Dans la dernière salle, il y aura une photographie de Nan Goldin, avec deux garçons endormis dans le TGV, réalisée alors que celle-ci venait à Avignon, comme chaque été, chez Yvon Lambert, ainsi qu’une œuvre de Georges de La Tour, très rare, venue de Nantes, Le Songe de Joseph.

Chéreau avait été marqué à ses débuts par l’influence de Brecht et de Jean Vilar. Pourquoi, lorsqu’il sera à Villeurbanne, certains, comme Bertrand Poirot-Delpech, vont l’accuser d’avoir renoncé aux idéaux du T.N.P. en faisant la promotion d’un théâtre purement esthétique, voire « bourgeois » et « décadent » ?

J’ai pu visionner des archives de l’I.N.A. Chéreau y parle effectivement d’échec, celui du théâtre populaire, de la décentralisation, de la difficulté à faire venir un autre public. Ses toutes dernières positions, c’était sur des nominations de directeurs de théâtre, alors qu’il avait été accusé d’avoir lâché les intermittents à Avignon en 2003. Je serais enchanté si cette exposition à la Collection Lambert permettait de rouvrir ce genre de discussions et de débats. Les questionnements politiques qui ont été les siens, ce sont aussi ceux de la gauche encore aujourd’hui.

Avec Michel Foucault, il s’engageait pour le mariage pour tous, mais 25 ans avant tout le monde. Avec Act-Up, il s’engageait pour le Sida, et c’était il y a 30 ans. L’exposition Patrice Chéreau va permettre à des gens de regarder ce qu’est la culture, ce qu’est l’engagement. Car cette exposition est aussi une façon de s’engager, tout comme l’avait été l’an dernier l’exposition « La Disparition des Lucioles » dans l’ancienne prison d’Avignon, qui posait les questions de l’incarcération, de la solitude, du surnombre des prisonniers, du manque d’hygiène, de la pauvreté, de la misère. Pour autant, je ne suis pas du tout dans le militantisme politique.

On a beaucoup entendu parler de la Collection Lambert, au moment de la destruction du Piss Christ de Serrano par des intégristes catholiques. C’est aussi cela, l’engagement d’un directeur de musée ?

L’affaire Piss Christ a été un drame total pour moi. L’oeuvre de Serrano était connue depuis des années et avait été exposée pendant plusieurs semaines sans susciter aucun problème. Des religieux ultra-catholiques et des conservateurs, de tout poil et de tout crin, découvrent cette image et décident alors d’en faire un symbole du blasphème. Les réseaux Internet ayant pris de l’ampleur, c’est devenu une affaire nationale, voire internationale. Je pensais que le ministre de la culture de l’époque, Frédéric Mitterrand, allait me suivre. Le hasard a fait que c’était la Nuit des Molières. Il a déclaré quelque chose comme : « Je condamne cet acte mais je comprends que l’œuvre ait pu choquer ». Ce « mais » a accrédité non pas la violence, mais le fait qu’on puisse faire tout et n’importe quoi. Le préfet, pour qui j’avais beaucoup d’affection et d’estime, a demandé, parce qu’il obéissait au gouvernement, de fermer mon établissement. J’ai accompli un petit acte de résistance, en laissant ouvert le musée et en organisant mon propre petit plan Vigipirate, puisqu’il m’a fallu embaucher moi-même des vigiles.

On a été malheureusement les premiers, quelques mois avant Romeo Castellucci et Rodrigo Garcia, à essuyer les plâtres. Quand Marine Le Pen dit que les musulmans font la prière dans la rue, nous avions, rue Violette, devant le musée, des gens en soutane, des hommes et femmes avec six enfants, à genoux en train de prier en brûlant des images d’Yvon Lambert, d’Andres Serrano et de moi-même. Il s’agissait de personnes venues de la France entière, totalement organisées. Les quatre jeunes gens ont été d’ailleurs arrêtés quelques mois après à Paris, reconnus par la police, alors qu’ils étaient en train de s’en prendre au spectacle de Castellucci, au Théâtre de la Ville.

François Hollande a tenu à se rendre à la Collection Lambert, alors qu’il venait d’être élu Président de la République. Comment jugez-vous son action culturelle ?

Certes, je pourrais pleurnicher en disant que nous aussi, nous avons eu des baisses budgétaires, au moment même où le musée double sa surface. Je n’ai pas envie aujourd’hui de porter un jugement quel qu’il soit sur le ministère de la Culture : on sait qu’on a une situation très difficile, socialement, économiquement.

Francois Hollande avait tenu à se rendre lui-même aux obsèques de Patrice Chéreau. Quand je l’ai vu l’an dernier à la F.I.A.C., alors qu’Yvon Lambert avait annoncé qu’il fermait sa galerie, François Hollande est venu le saluer avec la ministre de la Culture. J’ai pris à part le Président et je lui ai demandé de nous aider pour cette exposition. J’ai senti une vraie passion, un vrai intérêt, une vraie émotion.

Si l’exposition Chéreau peut avoir lieu, c’est surtout grâce aux Musées nationaux qui nous prêtent des œuvres exceptionnelles, dont trois Picassos. Ils le font en raison de la personnalité de Patrice Chéreau mais aussi de l’acte de générosité d’Yvon Lambert, qui a donné à l’Etat sa collection.

L’exposition « La Disparition des Lucioles » a rencontré un très grand succès l’an dernier. Cela a dû faciliter les choses aussi, non ?

Cette exposition dans la prison, qui n’avait jamais été ouverte au public, a constitué une aventure épuisante mais fantastique. Une aventure humaine, artistique, intellectuelle et populaire. Contre vents et marées. Personne ne nous a aidés. Tous les politiques, droite, gauche, Région, État, Ville ont refusé de mettre le moindre centime dans ce projet. On l’a fait quand même, grâce au mécénat, et le succès a dépassé toutes nos prévisions : plus de 80000 visiteurs ! Des familles, des enfants, des ex-taulards qui étaient là et découvraient ou redécouvraient ces lieux, une sorte de dent creuse au cœur de la ville, dont la superficie est aussi importante que celle du Palais des Papes.

En raison de ce succès, il ne sera plus possible de faire de cet espace quelque chose de ridicule comme un hôtel quatre étoiles, ainsi qu’il avait été envisagé un temps : la Ville ne pourra que le transformer en un projet intéressant, en un lieu culturel par exemple. Mais ce sera sans nous, parce que nous devons nous recentrer sur nos propres locaux.

Le succès de l’exposition nous a sans aucun doute permis d’avoir un peu plus de poids pour que cet événement Chéreau ait lieu. Car désormais, les structures culturelles ont l’obligation d’avoir un public au rendez-vous. On ne peut pas toujours savoir si ce sera le cas et c’est toujours une alchimie très délicate.

Qu’en est-il de votre collaboration avec Olivier Py ? Paradoxalement, on a le sentiment d’une relation plus facile qu’avec les deux précédents directeurs du Festival, qui militaient pourtant pour une esthétique d’avant-garde, peut-être plus conforme à ce que vous défendez à la Collection.

Effectivement, nous n’avons jamais pu vraiment trouver nos propres marques avec l’ancienne direction du Festival. Je pense d’ailleurs que Vincent Baudriller n’aurait pas été particulièrement intéressé par un projet sur Chéreau, qu’il n’appréciait pas forcément et qu’il n’a jamais programmé dans la Cour d’Honneur, par exemple, pour un grand spectacle. Le Festival programme cette année, à l’Église des Célestins, une exposition d’un très jeune artiste, Guillaume Bresson, dont on ne peut dire qu’il représenterait l’arrière-garde. Ce qui me plaît beaucoup avec Olivier Py, c’est que dès septembre dernier, lorsque cette idée Chéreau s’est imposée, nous avons pu réunir nos deux équipes. J’ai été passionné par le regard qu’il a porté sur ce projet. Olivier Py, en tant que metteur en scène de théâtre et d’opéra, a un regard sur notre exposition beaucoup plus complet et, pour ainsi dire, panoramique. Nous aurions souhaité faire beaucoup plus de choses, en prolongement de l’exposition, par exemple une Nuit Chéreau au Palais des Papes et dans toute la ville, mais les moyens budgétaires ne le permettaient pas.

Remonter un spectacle de Patrice Chéreau, ce n’était envisageable ?

Absolument pas. Cela ne correspondrait pas du tout à l’idée qu’il se faisait du théâtre. Comme le dit très joliment Laure Adler dans le catalogue de l’exposition, Chéreau n’a aucun héritier.

Olivier Py avait, à un moment, une idée très belle : monter des projets de Chéreau qui n’avaient jamais abouti, par exemple des scénarios comme ceux sur Napoléon ou sur Sigmaringen, sous la forme de lectures. Cela se fera peut-être un jour. C’est en tout cas plutôt là, dans ces projets inachevés et rêvés, que demeure à jamais Patrice Chéreau.

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

D'autres articles par