Hélène Jourdan, scénographe de « Pelléas et Mélisande »

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Si Clément, petit Yniold dans la pièce de Maeterlinck, était heureux d’évoquer ce jour-là son goût très symboliste des cartes Yu-Gi-Oh et des « Animaux fantastiques », dans cette colonie studieuse de La Fabrica rejointe pour sa première aventure théâtrale, la curiosité pour les précieux acteurs de l’ombre de ce 73e Festival d’Avignon nous a aussi conduits vers Hélène Jourdan, scénographe du spectacle de Julie Duclos. Complice de Karim Bel Kacem et de Maëlle Poesy arrivée tardivement au théâtre après les Beaux-Arts, elle relève cette année l’audacieux pari de spatialiser « Pelléas et Mélisande ». Par sa prolifération très romantique de lieux, le drame symboliste de Maeterlinck l’a naturellement conduite à « éloigner le réalisme » de la maison abandonnée qu’elle avait conçue pour « Mayday », précédent spectacle de Julie Duclos. Ce « labyrinthe de décors », comme elle l’évoque malicieusement, matérialisation inquiète d’un château des secrets où personne ne veut vivre, est conçu comme un espace multiple à plusieurs niveaux, qui joue de la frontalité intimiste et des ailleurs imperceptibles, délimitant habilement ces vignettes exiguës et fondantes rêvées par Maeterlinck. Travaillant avec sa consœur éclairagiste du TNS, Mathilde Chamoux, et en étroite collaboration avec la vidéo de Quentin Vigier, elle dit accompagner avant tout les rêveries cinématographiques et picturales de Julie Duclos, pleines de flaques tarkovskiennes.

Fière de dissimuler un canevas très kitsch dans le glauque goudronneux du tableau, Hélène Jourdan sait bien que le symboliste belge n’autorise pas le « décorum ». On est alors frappé, lorsqu’elle évoque son cheminement créatif, du progressif travail d’épuration que lui a imposé Maeterlinck, redoublant ce trajet des mystères que dramatise « Pelléas et Mélisande », où les pensées, au départ exposées par la lecture d’une lettre volée, échappent finalement à toute théâtralité, tandis que les fontaines trop claires deviennent des puits sans fond. C’est d’ailleurs ce jeu de contrastes colorés qui a inspiré l’esthétique désaturée choisie par Hélène, un « faux travail de noir et blanc » censé rendre justice à la dramaturgie paysagiste de Maeterlinck, qui juxtapose les plans comme autant d’inquiétudes de l’image. Cet art de sculpter l’espace en négatif rend d’abord justice à la primauté du jeu d’acteurs souhaitée par Julie Duclos, et bien sûr à la richesse suggestive de l’optique maeterlinckienne. Même dans cette ascèse qu’impose l’écriture de l’invisible, Hélène Jourdan dissémine quelques symboles (opposant par exemple l’évanescence des hauteurs à la rudesse des sols), sans jamais imprimer de l’allégorie dans la boîte noire. À l’heure où l’hybridité postdramatique emmène parfois le drame maeterlinckien dans un excès de visibilité, son espace renoue avec une modeste ouverture de l’image préservée on l’espère de l’écrasement vidéographique qui constitue le nœud audacieux de cette rénovation symboliste entreprise par Julie Duclos.

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