Johanny Bert : « Qu’est-ce qu’on attend ? »

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C’est ce que je me suis demandé avant de commencer les répétitions de « Waste », un texte de Guillaume Poix sur les déchets numériques (ordinateurs, téléphones, tablettes, etc.) que nous envoyons prétendument comme dons humanitaires et qui atterrissent dans une décharge à ciel ouvert au Ghana dans laquelle des adolescents brûlent et trient ces déchets pour récupérer quelques métaux précieux.

Une autre question a été très souvent présente à mon esprit. Je me suis demandé qui nous étions pour parler de ce sujet. Pouvons-nous être fascinés par les photos de cette décharge, par ses objets brûlés, par les regards de ces adolescents ? Est-ce que notre regard n’est pas condescendant, maladroit ?

J’ai eu besoin, pour mettre en scène la pièce, de dialoguer avec l’auteur, et aussi de fouiller la réalité à travers plusieurs sources. Des documentaires, comme « La Tragédie électronique », réalisé par Cosima Dannoritzer en 2014, ou celui de Jean-Daniel Bohnenblust et Marie-Laure Widmer Baggiolini « Déchets toxiques, mortel héritage », qui date de 2012. Des photoreportages instantanés, volés sur le vif ou mis en scène sur la décharge. Les photos du Sud-Africain Pieter Hugo dans « Permanent Error », ou encore cette question que pose Mike Anane, journaliste environnemental ghanéen devant la décharge illégale de déchets électriques et électroniques à Agbogbloshie : « Pourquoi mon pays est-il la poubelle des pays développés ? » Des images et des sons que je ne peux oublier. Tout cela a nourri une connaissance partielle, quelque peu fantasmée peut-être, de cette décharge pour mieux m’immerger dans le texte de Guillaume Poix, qui s’inspire de la réalité, s’en écarte, pour mieux parler de l’humain.

Demander à trois acteurs noirs et une comédienne blanche de jouer la pièce. Une évidence liée au propos mais un choix qui va au-delà de la volonté de mettre en scène des acteurs que l’on ne voit pas suffisamment sur des plateaux de théâtre. Un choix délibéré et assumé en créant un trouble au plateau qui n’oppose pas deux continents et deux couleurs de peau, mais bel et bien des humains et leurs histoires.

La nécessité de donner aux acteurs des prothèses, des formes marionnettiques en cire fabriquées pour le spectacle et que les comédiens utilisent comme des figures symboliques ou des personnages dans l’action permettant une mise à distance et un regard non complaisant sur une réalité crue, mettant en confrontation l’immatérialité du numérique face à la matérialité finale et réelle des déchets.

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