Juliette Gréco : Hermione au music-hall

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Juliette Gréco a entamé une longue tournée d’adieux intitulée « Merci ! ». Elle investit très bientôt les lieux parisiens qui ont marqué sa vie : le théâtre du Châtelet, le théâtre des Champs-Élysées, puis, en février 2016, le Louvre et le théâtre de la Ville. Elle nous a accordé, chez elle, un entretien exclusif.

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© Irmeli Jung / Quartier Libre Productions

Juliette Gréco a entamé une longue tournée d’adieux intitulée « Merci ! ». Elle investit très bientôt les lieux parisiens qui ont marqué sa vie : le théâtre du Châtelet, le théâtre des Champs-Élysées, puis, en février 2016, le Louvre et le théâtre de la Ville. Elle nous a accordé, chez elle, un entretien exclusif.

Propos recueillis par Pierre Fort et Jean-Philippe Card

J’ai appris les attentats avant de partir chanter à Berlin. C’est très douloureux. J’ai le souvenir des bruits, des inquiétudes de la guerre. Normalement, l’ennemi est au dehors. Cette fois-ci, il n’est ni un occupant ni un soldat : c’est un assassin qui vit avec nous. Ce n’est pas une vraie guerre. On vit avec nos tueurs. La culture et la jeunesse sont clairement visées. C’est la pire des choses.

Nous avons un lourd passé colonialiste. Nous avons forgé cette haine au départ. Nous sommes entrés chez eux et nous les avons maltraités. Tout comme nous avons maltraité leur descendance, les générations qui ont suivi et qui sont françaises. J’ai toujours été sensible aux inégalités, avec un sens aigu de ce que j’imagine être la justice. Au début de ma carrière, j’ai chanté « Dieu est nègre », de Léo Ferré, et cela ne passait pas toujours facilement auprès du public. Je n’ai jamais compris le racisme. Lorsque j’ai rencontré Miles Davis, je n’ai pas vu qu’il était noir. J’ai simplement vu qu’il était beau et qu’il me plaisait.

Depuis toute petite, j’ai une passion pour le théâtre. Comme j’étais mutique, j’ai d’abord voulu être danseuse. Cela me paraissait la meilleure façon de tout dire. Puis j’ai découvert la tragédie. Je m’isolais dans le jardin et je déclamais Hermione. Ces personnages exprimaient tout ce que j’avais envie de dire. La meilleure manière que j’avais de signifier mes sentiments était d’emprunter le langage des autres.

J’allais à la Comédie-Française, aux matinées enfantines. Ma première expérience de music-hall fut un choc qui m’a donné envie de faire du spectacle : avec ma mère, nous étions allées voir « Trois valses », avec Yvonne Printemps. Ensuite j’ai vu Maurice Chevalier, mais ça me plaisait beaucoup moins.

J’ai toujours été proche de la famille du théâtre. À ma sortie de prison, j’ai été recueillie par Hélène Duc, qui était à l’Odéon. C’était une grande résistante, en plus d’être une magnifique comédienne. Je lui dois tout, et c’est elle qui m’a poussée à présenter une scène d’« Andromaque » au concours du Conservatoire en novembre 1943.

Au cinéma, je n’ai rien trouvé de grisant. J’ai tourné dans beaucoup de films qui sont loin d’être des chefs-d’œuvre. On aurait pu espérer de John Huston qu’il fasse des « Racines du ciel » un film moins ennuyeux. Le cinéma ne m’a jamais apporté le même bonheur que le théâtre. C’est d’ailleurs un métier très difficile et totalement différent. J’ai très mal supporté le rythme qu’on vous impose et qui vous oblige à attendre. Or, je suis loin d’être patiente.

Au théâtre, j’ai eu la chance d’avoir de joyeux partenaires avec lesquels il était difficile de s’ennuyer. Dans « Anastasia », alors que je devais rester altière sur mon trône, Jean Le Poulain n’arrêtait pas de me faire des farces : il me tournait le dos et pétait. Il me disait des cochonneries tellement drôles qu’il m’était difficile de rester sérieuse. Je l’adorais. Mais sur scène, il m’a rendu la vie impossible.

« Bonheur, impair et passe », la pièce de Sagan, a été un four retentissant malgré des comédiens exceptionnels, comme Jean-Louis Trintignant. Françoise avait voulu faire la mise en scène. Ce fut un désastre ! Claude Régy a bien essayé de donner un coup de main, mais avec Françoise, c’était peine perdue… Cette pièce reste une aventure complètement dingue. Les répétitions étaient très arrosées et ce n’était pas triste. Seule Alice Cocéa avait une haine féroce pour moi et me donnait de grands coups de poing dans le dos avant d’entrer en scène. Elle provoquait en moi un dégoût intense : elle passait son temps à manger des sucreries, nourrissant secrètement la tête du ténia qu’elle avait fait venir d’Amérique pour ne pas grossir !

J’aime le sentiment de légèreté que procure le jeu sur une scène de théâtre. On se repose sur l’autre. Alors que chanter, c’est la solitude la plus complète. Il n’y a que la musique pour vous aider et vous porter. Je n’ai pas beaucoup joué au théâtre, mais mon métier m’a comblée : une bonne chanson, c’est une courte pièce de théâtre.

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