L’Amazonie est un mirage

The Jungle Show
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Jaguar, 2015. Avec l’aimable autorisation de l’artiste. / Jaguar, 2015. Courtesy of the artist.

Jaguar, 2015. Avec l’aimable autorisation de l’artiste. / Jaguar, 2015. Courtesy of the artist.

Le visiteur pousse un lourd rideau. Plongé dans le noir, il fait face à des caisses en bois, éclairées de l’intérieur, qui s’empilent les unes sur les autres. Elles servent de support aux images et aux textes qui composent l’exposition « The Jungle Show » de Yann Gross, présentée dans le cadre des Rencontres de la photographie.

Pénétrer dans le « Jungle Show », c’est accepter de passer de la lumière à l’ombre, comme pour mieux se dépouiller de tout ce que l’on pensait savoir sur l’Amazonie. C’est aussi se perdre parmi les images et leurs faux-semblants – à commencer par la photographie, gigantesque, qui sert de toile de fond à l’exposition, celle d’une forêt luxuriante et inviolée.

Cette jungle fantasmée n’existe pas. C’est un décor de cinéma, comme le suggère la superbe scénographie de l’exposition, réalisée par « Le Repaire fantastique » : il suffit au visiteur de passer la porte qui s’y découpe pour observer la structure de bois, façon Cinecittà, qui en révèle tout l’artifice.

Car « l’Amazonie est un mirage, faite d’agglomérats, de fantômes, de reconstruction », souligne Yann Gross. C’est ce visage de l’Amazonie, en trompe l’œil, qu’il choisit de présenter.

Turtle is a typical dish in the Peruvian Amazon. Its shell is used as a pot to cook its meat. Once cleaned, the kids can be use the shell as a hat. Shapajal, Rio Curaray.

DR

Son « Jungle Show » fourmille d’histoires, décalées et surréelles, comme celle de « Miss Confraternité amazonienne », reine de beauté de la jungle, sélectionnée pour sa peau pâle, qui gagnera en même temps que le prix tant convoité une opération de chirurgie esthétique dans une clinique de Bogotá. Dans un autre cliché, on découvre « Ampicilline », un bébé que sa mère tient à faire enregistrer auprès de l’état civil sous ce nom d’antibiotique. Le médicament est un cadeau du ciel, comme sa fille.

Le « Jungle Show » présente aussi des natures (mortes) qui témoignent des prédations et récupérations en tous genres dont est victime l’Amazonie : des clichés alignent les plantes médicinales et autres accessoires vendus sur les marchés à de faux chamans. Une collection de poissons morts évoque la pollution des rivières par l’industrie pétrolière et l’extraction minière. Une cannette de soda ouverte sur la coke qu’elle contient rappelle au visiteur que la culture d’une variété transgénique de la coca, parfaitement adaptée à la jungle, a permis l’extension du trafic de drogue jusque bas dans les terres.

L’exposition est dense, surprenante. Les caisses en bois révèlent les histoires qu’elles recèlent au spectateur qui saura s’armer de patience et lire les textes, qui apportent informations et profondeur aux photographies.

Et puis il y a ce cliché, onirique, d’une femme-jaguar, énigmatique. Dénudée et sensuelle, ongles rouges peints, c’est Tupicha. Pour cette photographie, nul besoin de sous-texte. À la manière de l’Amazonie, elle cristallise tous les fantasmes : ceux des peuples autochtones, qui oscillent entre la nostalgie d’une époque révolue et l’acculturation aux modes de vie occidentalisés, ceux de ses visiteurs, en quête d’aventure et de paradis perdus.

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