Abu Dhabi investit dans la culture

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Évidemment, on pense au pétrole, aux gratte-ciel et au désert, mais quid de la culture aux Émirats arabes unis ? Ce n’est certainement pas ce qui vient en premier à l’esprit, et voilà précisément ce à quoi tente de remédier le festival d’Abu Dhabi, qui présente cette année sa 14e édition.

Le festival est une émanation de l’ADMAF, la Fondation pour la musique et les arts créée en 1996 par Huda Ebrahim Alkhamis. Huda est une philanthrope qui se consacre aux projets culturels et éducatifs dans les Émirats, autour de financements mixtes, publics et privés. Son objectif ? « Promouvoir la créativité et les échanges entre tous les artistes. Je mets toute mon énergie à essayer de faire bouger les choses », dit-elle. En 2004, l’idée de créer un festival s’impose, comme outil fédérateur de ces envies interculturelles. De quelques petits récitals à droite et à gauche, l’événement a pris une ampleur considérable, rassemblant aujourd’hui plus de 36 000 visiteurs autour d’une quarantaine de propositions. Au total, celles-ci se répartissent sur 35 lieux différents à Abu Dhabi, mais également dans les autres Émirats, notamment autour d’un vaste programme éducatif à destination des plus jeunes. En toile de fond, l’envie d’attirer un tourisme venu d’Europe mais aussi d’Asie et notamment de Chine, partenaire privilégié des EAU depuis de nombreuses années.

Évidemment, l’enjeu n’est pas que culturel, et l’on devine que le festival s’inscrit dans un plus vaste dispositif de relations politico-économiques. Il n’empêche que les activités de l’ADMAF sont tout sauf une opération de com’ qui markèterait un mois par an la volonté des Émirats de sponsoriser la culture. Tout au long de l’année, la fondation finance des programmes de formation en management de la culture, surtout autour des arts visuels. Elle accompagne également des artistes – environ 200 par an, dont une centaine de plasticiens. Ne pas oublier que les EAU, ce sont plus de 160 nationalités, pour 12 % seulement d’Émiriens, dont un tiers de moins de vingt-cinq ans ! L’enjeu éducatif est énorme. Certes, le thème du festival – « Culture et tolérance » – est passe-partout et politiquement correct, mais il traduit l’objectif réel pour les arts de produire du lien intergénérationnel aussi bien qu’interculturel. En témoigne la success story de Sara Al-Qaiwani, jeune soprano émirienne dont la fondation a financé les études pendant quelques années, avant qu’elle ait l’opportunité d’accompagner le récital de Renée Fleming lors d’une édition du festival…

Comme me le rappelle Wynton Marsalis dans l’interview qu’il m’accorde avant son concert, les artistes invités sont d’ailleurs eux aussi impliqués dans cette volonté de transmission, par le biais d’ateliers ou de masterclasses. Car les grandes performances de Lang Lang, Dudamel ou Placido Domingo dans le cadre luxueux de l’Emirates Palace ne sont que la tête de pont du festival, dont 90 % du programme sont gratuits. Le festival est partenaire de 23 institutions internationales (dont le Royal Opera House de Londres), avec lesquelles il joue un rôle de coproducteur et de diffuseur, à l’instar du spectacle « Kalîla Wa Dimna », présenté au festival d’Aix-en-Provence en 2016. Cette année, des artistes de la nouvelle génération, comme les pianistes Juan Perez Floristan ou Tarek Yamani, côtoient des stars internationales : le guitariste de flamenco Tomatito, la fadiste Mariza ou le violoncelliste Yo-Yo Ma. Le Saoudien Mohamed Abdo, peu connu en Europe, mais star dans la région depuis près de quarante ans, représente l’Arabie saoudite, pays d’honneur en 2017 (c’était la France lors de la précédente édition).

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Samedi soir, l’orchestre du Centre national des arts du spectacle chinois (l’« Opéra » de Pékin) propose une version orchestrale de la « Chaconne » de Bach, la suite de « Roméo et Juliette » de Prokofiev et « Les Amants papillons ». Répertoire peu révolutionnaire, mais la maîtrise musicale de son jeune chef Yi Zhang est impressionnante, avec, cerise sur le gâteau, des interludes en solo du violoniste virtuose Siqing Lu. Le surlendemain, c’est au tour de Wynton Marsalis d’enflammer la salle de concert du palace. Son quintet est accompagné par deux de ses élèves de l’école Juilliard de New York, Jeffrey Miller et Immanuel Wilkins, impressionnants de maturité musicale pour leur âge. Le trompettiste américain reprend un best of de ses compositions avec brillance et nonchalance. L’oudiste Naseer Shamma joint le groupe pour la seconde moitié du programme. Si parfois la fusion des genres se révèle artificielle, c’est tout l’inverse ici : les gammes orientales de l’Irakien s’insèrent dans les constructions savamment jazzy du septet, et donnent à son groove une dimension nouvelle. Ce fut ainsi le cas de l’extraordinaire morceau « Salam to the Sudan », rejoué en rappel, particulièrement propice à l’envolée des chorus…

Pluridisciplinaire, le festival se décline également dans le parc Umm Al Emarat avec l’exposition « The Art of Nature », qui réunit une vingtaine d’artistes autour d’une thématique environnementale, laissant libre cours aux inspirations pour représenter la faune, la flore et les paysages du pays. Hors festival mais cruciale pour saisir la vitalité des plasticiens émiriens, la petite rétrospective « But We Cannot See Them », à la NYUAD Art Gallery (jusqu’au 27 mai), offre le témoignage kaléidoscopique de la communauté dite « de la Flying House », autour notamment de la figure de Hassan Sharif.

Évidemment, ce n’est pas encore demain que l’on verra Angélica Liddell ou Marina Abramovic programmées au festival. Mais les mentalités évoluent doucement, et l’on note clairement une volonté de s’ouvrir sur le monde. Cette même semaine, comme chaque année, se déroule le festival Mother of the Nation, réjouissances en l’honneur de Sheikha Fatima bint Mubarak, épouse de l’un des pères fondateurs des EAU. Sur la plage de la Corniche se succèdent jusqu’à minuit animations pour les enfants, food trucks, concerts où circule comme un concentré de la population bigarrée d’Abu Dhabi. Au milieu du parcours, une exposition sur les femmes émiriennes qui ont réussi : qu’elles soient pilotes de l’Air Force ou business women, voilà un symbole fort et un political statement qui en dit long sur l’implication de la « Mother of the Nation » dans la reconnaissance des femmes arabes à un niveau international…

Festival d’Abu Dhabi, du 1er au 31 mars 2017

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