Biennale(s) de Venise

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A ceux qui revendiquent et visitent Venise comme la capitale culturelle patrimoniale d’une Europe qu’ils voudraient déchue, restent encore quelques semaines pour changer d’avis : tout l’été, la ville italienne s’affirme comme un des lieux de création majeurs de cette année 2017.

 

Entre la biennale de danse, qui vient de s’achever, celle de théâtre, qui débute bientôt, et celle d’art, qui court encore jusqu’au mois de novembre, tout devient possible : même de ne pas mettre les pieds sur la place Saint-Marc. Car quel intérêt de s’y engouffrer alors que le temps nous laissera toujours l’opportunité d’y poser le regard un jour, et qu’à quelques mètres de là sont exposées temporairement certaines des créations les plus passionnantes du moment ? Nous vous laissons l’opportunité de juger, et tâchons plutôt de vous rendre envieux de ce que jamais plus vous ne pourrez voir, faut d’y avoir cru et d’être venu au mois de juin à la biennale de danse.

Cette édition 2017 avait pour particularité d’entremêler savamment l’idée de patrimoine dont la ville peine à se défaire, avec celle de jeune création contemporaine, puisque furent invités entre autres Alessandro Sciarroni, pendant que venait sur scène recevoir le Lion d’Or celle que la carrière et la légende ont aujourd’hui muée en trésor de la culture internationale chorégraphique : Lucinda Childs. Un Lion dans les mains, la chorégraphe américaine est donc venue expliquer ce « Dance » que nous ne présenterons pas tant il fait aujourd’hui figure d’icône par la permanence inébranlable de la force de ses images et de son panache, bientôt 40 ans après sa création en 1979. Tout est là encore intact, le temps en plus, qui rappelle à quel point le génie est immortel et la grâce, précoce. Précoce, comme le talent d’Alessandro Sciarroni, dont les trois pièces chorégraphiques présentées sonnent comme autant de coup sur nos têtes rappelant qu’aujourd’hui ne vaut pas moins qu’hier, à commencer par « Chroma ». Solo d’une heure pendant lequel le danseur italien se transforme en derviche mystique à la recherche de son centre, cette pièce s’ancre peu à peu comme une quête aux relents métaphysiques au terme de laquelle le spectateur rincé peut se targuer d’avoir assisté à la transformation du monde et de sa marche : homme danseur devenu Christ, Alessandro Sciarroni ne sera plus le dépendant de cette terre sur laquelle il vit, mais bien plutôt celui autour de qui celle-ci ne cessera jamais de tourner.

Une claque, donc, dont le festivalier ne peut que difficilement se remettre puisqu’en sortant du Teatro alle Tese c’est à l’appel de la biennale d’art qu’il se trouve obligé de répondre. Pas toujours aussi stimulante que sa voisine consacrée à la danse, celle-ci propose tout de même des installations puissantes à la force revendicatrice remarquable, à commencer par celle de la plasticienne allemande Anne Imhof. Dans cette gigantesque cage de plexiglas, le visiteur est confronté à toute la violence symbolique du monde, quand sous ses pieds rampent ces hommes que la Terre écrase et exploite. Une vision ahurissante, à laquelle le pavillon français, situé juste en face, ne peut faire écho, tant l’installation sonore de Xavier Veilhan y est insignifiante, malgré son brio technique.

Mais alors, comment se reposer nous direz-vous ? Une autre jour, peut-être. En tout cas certainement pas en vous dirigeant vers le Palazzo Grassi, où Damien Hirst expose ses « Treasures From The Wreck of The Unbelievable » : un parcours dicté par la poésie, dans lequel le plasticien britannique explose les limites du réel en plongeant le visiteur dans la découverte d’œuvres réminiscence d’une histoire entièrement fictive. Une tentative d’historicisation du présent et d’excavation du temps d’une beauté crasse. Éternelle, comme Venise.

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