Bordeaux côté court

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Ce siècle avait deux ans, Rome remplaçait Sparte, et déjà Hölderlin s’apprêtait à prendre le chemin du retour vers l’Allemagne. Mais de janvier à juin 1802, il est encore sur la rive de la Garonne à s’abîmer dans une contemplation mystique dont témoigne son « Journal de Bordeaux ». Plus tard, il demandera : « Warum bist du so kurz ? […] Wenn du sangest, das Ende nie » (« Pourquoi es-tu si bref ? […] Quand tu chantais, ça finissait jamais »). Die Kürze, « la brièveté » : voilà la contrainte et la force de ce festival girondin qui fête cette année sa 14e édition.

Du théâtre, de la danse, du cirque, de la musique, des performances, tout peut s’y voir, mais chacun des 28 spectacles a pour caractéristique de ne pas excéder 30 ou 40 minutes. Des formes ramassées, concentrées, des esquisses ou des expérimentations, et bien sûr des coûts plateau moindres qui permettent de démultiplier les propositions. Prenons « Je suis une erreur », de Jean-Luc Terrade, par ailleurs créateur et directeur artistique du festival : compagnie française et canadienne, chorégraphe québécois (Jean-Sébastien Lourdais), texte belge (Jan Fabre), voici une production internationale qui réussit la fusion des influences. Sur scène, Lourdais et un brouillard que n’aurait pas désavoué le Fabre d’« Attends, attends, attends ». D’ailleurs, on croise toute la journée Cédric Charron, venu présenter « Tomorrowland », cocréé avec Annabelle Chambon et Jean-Emmanuel Belot, qui assiste assidûment aux spectacles de ses petits camarades. Mais revenons à nos moutons vaporeux. Ce qu’on entend, dans cette salle de l’Atelier des Marches du Bouscat, c’est la liste de toutes les raisons pour lesquelles « Je suis une erreur » ; ce qu’on y voit, c’est la déambulation d’un homme, commencée et achevée dans le râle d’un poumon défait par la cigarette. « Je suis une erreur parce que je suis une possibilité. » Il semble compliqué de sortir de l’impasse. Pourtant, le spectacle est d’abord un hymne à la liberté : l’immersion dans un organe malade est le prétexte à rappeler que « je suis une erreur parce que je veux être une erreur ». Du Jan Fabre pur jus, transcendé par la présence animale de Lourdais et la mise en scène sobre et percutante de Terrade.

C’est le premier spectacle de ce parcours du samedi 28 janvier, et il donne le ton : de l’ontologie sur scène, et pas de l’anecdotique. Hölderlin veille. Quelques minutes plus tard, l’impression se confirme avec « Bleu », conçu par le même Lourdais, mais performé par l’incroyable Sophie Corriveau. Cette dernière nous convie à la transe de son corps, d’abord englué dans une paille crissante, puis mû par une force qui l’invite à s’évader. On reste un peu à l’extérieur de sa quête, même si subjugué par l’esthétique étrange de la danseuse. Même sentiment avec le « Rue » de Volmir Cordeiro, dont le corps blanc et élancé provoque une fascination immédiate. Cette rua brésilienne est un peu une anticapoeira : là où les danseurs râblés, musclés, bronzés déploient des séquences ultra codifiées, cette grande silhouette pâle se joue des clichés de la danse, du candomblé, et déstructure les trajectoires. Accompagné au tambour par Washington Timbó, Cordeiro utilise avec humour et une énergie insatiable l’espace circulaire de la Halle des Chartrons. C’est que le festival 30/30 exploite les lieux avec sagacité. À Bordeaux Métropole, mais aussi hors les murs à Limoges, Boulazac et Cognac, il n’est pas déposé artificiellement dans l’espace urbain : il s’y appuie, y déroule ses performances comme une matière organique en symbiose avec celle de la ville.

Ali Moini © Christian Lutz

Même pour seulement 20 minutes, chacune des propositions, faible ou forte, convie à un espace-temps qui lui est propre. « My Paradoxical Knives », d’Ali Moini, est la plus belle réussite de ce point de vue. Le danseur et chorégraphe iranien représente cette pièce créée à Lisbonne en 2009, qui détourne la cinétique derviche. Ici la dramaturgie est intrinsèque, comme dans ces numéros de cirque dont on connaît l’issue, mais où tout le suspense repose sur leur déroulement. Paré d’une vingtaine de couteaux aux lames différentes, accrochés partout sur son corps, il entame avec douceur la giration sacrée, effaçant à chaque rotation un poème inscrit sur le sol. Ali nous le confirme après le spectacle : « Le choix et le placement des couteaux ont exigé une longue préparation. » On s’en doute. Un chant soufi rompt par moments le silence. Tout y est fragilité et suspension, sur la peau de ce corps à moitié nu encerclé par des tranchants en pleine voltige. Un instant magique : à une certaine intensité, la force centripète interrompt brusquement le cliquetis métallique, et le silence qui s’ensuit plonge directement dans une méditation des plus transcendantales. Poésie absolue. Tout aussi axé sur la répétition, mais moins inspirant, « Tosca » de Lulu Obermayer est l’œuvre conceptuelle par excellence : la performeuse allemande, au centre d’un cercle constitué de huit haut-parleurs, égrène ad nauseam une phrase chantée extraite de l’opéra de Puccini. Ç’aurait pu être l’octuple sentier de la sagesse, une voie esthétique pour aider à résoudre une interrogation métaphysique (« Vivre pour l’art ? Vivre pour l’amour ? »), mais on est plutôt confronté à une plainte troublante et vaine.

Minuit. À l’issue des représentations, pendant qu’on se rassasie dans la mezzanine du Glob Théâtre, quelqu’un remarque que le festival déroule comme un fil rouge inconscient : celui de la transe et de la répétition. Ce n’est pas faux. Chaque spectacle tourne autour de l’épuisement. Comme une confirmation que la vérité n’est jamais immédiate et nécessite un travail sur soi, un débarras psychique et physique. Parfois la révélation peine à venir. Dans « Transfer », tout sur le papier concourait à nous plaire : la poésie expérimentale d’Anne-James Chaton, la guitare d’Andy Moor (on a passé son adolescence au chevet du groupe néerlandais The Ex). Pourtant la sauce ne prend pas, et on reste brutalement fermé à cette déclinaison sèche et bruyante du thème du voyage. À l’inverse, une heure plus tard, on embarque sans coup férir avec Ivo Dimchev. Le performer bulgare propose un best-of de ses chansons de spectacle qui donne un petit aperçu de son univers fantasque, fruit de l’accouplement entre une diva androgyne de la planète Aldébaran et un crooner de cabaret berlinois des années 1930. C’est égocentrique, maniéré et inégal, mais ça transporte. Alors on ferme les yeux et on décolle : « One of these mornings / You’re going to rise up singing / Then you’ll spread your wings / And you’ll take to the sky ». C’est l’hiver, mais c’est l’été.

30/30, Rencontres de la forme courte, du 20 au 31 janvier 2017, Bordeaux Métropole.

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