Boulevard Festival : l’art vivant au cœur de la ville

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La Hollande s’impose au fil des saisons comme une plateforme importante de la création contemporaine ; la réduire à Amsterdam serait un raccourci un peu facile. La charmante ville de ’s-Hertogenbosch, baptisée Bois-le-Duc en français, est surtout connue pour être la cité natale du peintre Jérôme Bosch et pourtant s’y installe aussi chaque été le Boulevard Theaterfestival, véritable poumon d’art vivant qui inerve les moindres ruelles et enjambe allègrement les canaux. S’y enchevêtrent une programmation internationale et des performances de rues, des espaces de dialogues, des rencontres, des bières, des frites, des programmateurs de tous horizons et beaucoup d’habitants, attirés par la convivialité des lieux, guirlandes d’ampoules sous les arbres, gentillesse de tous et volonté d’accueillir chacun. Pourtant, attention, certaines propositions peuvent bousculer. Dries Verhoeven qui avait déjà marqué le public strasbourgeois avec ses vitrines vivantes propose ici une maison hantée comme il y en a toujours dans les parcs d’attractions. En voiture donc, voilà le spectateur lancé sur les rails à l’affût de ce qui se trame dans l’ombre, sans possibilité de contrôler son parcours, à la merci de l’événement à venir. C’est une progression de l’archaïque à l’aujourd’hui des terreurs fondamentales, une expérience totalement individuelle ; d’abord les clowns sadiques et les monstres, gigantesques, ceux tout poilus qui se cachent sous les lits, puis, une fois les oripeaux tombés, des hommes, noirs, arabes, tatoués, percés, mi-videur de boîte de nuit, mi-terroriste en puissance qui, sans jamais vous toucher, provoquent cette peur de l’étranger que nous ont si profondément inculquée médias et politiques. Toujours sur ses gardes pendant la balade, le cœur pulse vite, le corps en alerte, le cerveau, lui, perd sa capacité d’analyse et de distanciation, et ce n’est qu’une fois sorti qu’on finit par interroger les fondements de nos réactions primaires et les mécanismes qui les entraînent. À la violence de la prise de conscience de sa solitude, s’opposent des propositions chorales où l’énergie du collectif donne le ton. Bien sûr le désormais célèbre « Kalakuta Republic » du chorégraphe burkinabé Serge Aimé Coulibaly (critiques à lire dans le I/O n66) mais aussi le travail étonnant de Boukje Schweigman qui propose de vivre, dans un hangar désaffecté, une pièce de théâtre sans mots, avec le corps comme médium et l’interaction avec le public comme outil. Chacun erre dans l’immense espace, les acteurs se figent et se déplacent furtivement, se cognent, tombent, rient et finissent par construire avec l’aide de tous un château de boîtes de carton, prison soudaine dont ils s’extraient en nous y laissant seuls. Combien de temps avant que le premier n’ose faire tomber le décor, fracture les conventions théâtrales, se libère de ce qu’il a lui-même bâti ? C’est à un autre type de prison choisie que nous invite le collectif Wuderbaum. Dès l’arrivée sur les lieux, pas de doute, nous partons en croisière, verre d’alcool et sac promotionnel de bienvenue en main. Ce spectacle est né à la suite d’une expérience immersive plutôt cocasse : les cinq membres de la compagnie se sont fait engager dans l’équipe d’animation du bateau et y ont collecté des images, des témoignages du temps qui passe, de l’obligation de profiter, de l’obligation de passer des jours heureux, de l’obligation de s’y amuser. Une enquête sociologique donc, drôle, tendre, parfois caustique quand elle touche aux névroses tristement banales de la classe moyenne européenne en mal de grand air et d’expériences à raconter. Pendant dix jours, le Boulevard Theaterfestival propose sans jamais exclure, attire un public large mais ne cède jamais aux sirènes du spectaculaire.

 

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