Festival de Belluard : avant-gardes suisses

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Dans la pléthore de festivals qui inondent de leur programmation plus ou moins folklorique les mois d’été en Europe et à travers le monde, il en est qui ressortent par leur originalité et leur engagement. Parmi ceux-là, I/O Gazette a assisté cette année au festival Belluard Bollwerk International, dix intenses journées de créations contemporaines en Suisse.

Il y a au mois de juin des occasions parfois exotiques de suivre la route des festivals, de Montpellier à Venise, de Sibiu à Ravenne, d’Amsterdam à Kuopio. Et puis il y a Fribourg. 38 000 habitants, coincée entre Lausanne et Berne. Depuis 34 ans, la ville accueille dans sa forteresse de Belluard un festival pluridisciplinaire aussi implanté localement qu’à dimension internationale. Cette année, des reprises de projets de Philippe Quesne ou Bouchra Ouizguen, mais aussi beaucoup de créations commissionnées par le festival. C’est le cas de « Travelling » de Massimo Furlan, l’un des plus célèbres hérauts de la scène suisse. Dans ce « trajet de nuit performatif », une vingtaine de spectateurs sillonnent les pourtours de Fribourg entre 22h et minuit… assis dans un bus ! C’est à travers les fenêtres du véhicule que chacun découvre des saynètes urbaines, un casque audio planté dans les oreilles bercées par le piano de Philip Glass ou de Nina Simone. Dans ces marges désertes et silencieuses, décors de films ready-made, surgissent des figures lynchéennes, parfaitement immobiles, comme d’éphémères visions nocturnes d’une réalité parallèle. Une menace d’orage interrompt le trajet, qui aurait dû se poursuivre, à pied cette fois, dans la forêt. On a hâte de retrouver la performance en entier à une autre occasion.

Au centre du festival, installé dans l’Arsen’Alt, anciens arsenaux reconvertis en lieu associatif, une cantine éphémère propose ses saveurs aux festivaliers. La porte à côté, l’artiste malaisien Rishin Singh propose sa performance « Treephones ». L’idée peut faire sourire : il a récupéré des branches et brindilles dans la région, qu’il a exposées sur un mur après avoir coincé des bouchons d’oreille à leurs extrémités. Le spectateur est invité à en acheter une paire, et à flâner dans la ville (des parcours sont proposés) en se laissant guider par les sensations. Une fois oublié qu’on a l’air parfaitement ridicule avec ce déguisement cheap de faune urbain, il est en effet exaltant de sentir les vibrations provoquées par le vent et le corps sur ces curieuses extensions auriculaires… Un peu plus tard, on récupère l’étrange kit de « Regard sur l’image en mouvement » : un lecteur avec son casque audio et un tabouret. Le principe de cette installation de l’Allemande Britt Hatzius est de se tenir devant l’un des trous aménagés dans la palissade de la rue Saint-Michel. De l’autre côté : un terrain vague envahi par les herbes sauvages et les détritus. Pendant une dizaine de minutes, on écoute la voix de deux enfants décrire spontanément avec leurs mots ce qu’on a soi-même devant les yeux. Progressivement, comme dans le cultissime « Les Photos d’Alix » d’Eustache, le récit se distord pour aller triturer le rapport entre langage et réalité. C’est beau et troublant.

Dans son souci d’occuper et d’explorer le territoire, le festival propose aussi de surprenantes hybridations, à l’instar de « Bastion 2492 » du collectif de game-théâtre Machina eX. Cette création technoludique exploite la partie ancienne de la forteresse de Belluard (XVe siècle) en réunissant une douzaine de spectateurs pour une sorte d’Escape Room performative autour d’une thématique eco-sci-fi assez classique mais efficace. De l’immersif et de l’interactif pur jus, qui à défaut de forte valeur ajoutée artistique apporte sa dose d’originalité et de fun. Original, l’est aussi ce musical « Temporary Distortion », aka « Duo pour funi », qui se déroule pendant le (court) trajet en funiculaire pour relier la ville haute à la ville basse. Lorsque le trompettiste précise que son improvisation est basée sur le fa dièse produit par le grincement du véhicule, on décolle direct vers d’autres dimensions… Celles de Basel Zaraa par exemple, réfugié palestinien, dirigé ici par Tania El Khoury dans une petite proposition de dix minutes, « As Far As My Fingertips Take Me », que I/O avait déjà pu expérimenter à Latitudes Contemporaines. Un casque audio (c’est peut-être le fil rouge du festival, ce rôle prégnant de l’écoute !), sur fond musical, permet d’entendre son histoire, qu’il tatoue au henné sur notre bras gauche tendu dans un orifice au milieu d’une paroi blanche : un joli moment de grâce simple et charnel, de transmission d’une mémoire par la peau.

Toutes ces explorations et bien d’autres sont assumées et revendiquées par la nouvelle directrice du Belluard depuis 2015, Anja Dirks, qui dans son ancienne vie occupait la direction artistique du festival Theaterformen. Sortie hors des sentiers battus : un parti-pris qu’on aimerait voir plus souvent mis en œuvre dans les festivals de spectacles vivants que l’on parcourt à longueur d’année.

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