Festival Everybody’s Spectacular : performance contemporaine en Islande

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Il y a toutes les raisons touristiques de se rendre en Islande, en été comme en hiver, et de découvrir la beauté infinie de ses paysages. Et le pays n’est pas en reste en matière de création artistique contemporaine, comme en témoigne le festival Everybody’s Spectacular. Cet automne, I/O Gazette a exploré les performances septentrionales.

À la mi-novembre, Reykjavik est déjà couvert de neige et de verglas. Si le Gulf Stream prévient le froid extrême, on ne traîne pas dehors plus longtemps qu’il n’est nécessaire pour déguster un rouleau à la cannelle avec un verre d’aquavit local. Everybody’s Spectacular est issu de la conjonction de deux organisations islandaises : le Reykjavik Dance Festival et LOKAL, festival international de théâtre. L’objectif est de proposer une sélection de créations essentiellement islandaises et nordiques. Cette année, le festival a programmé vingt propositions dans une demi-douzaine de lieux de la capitale. À la performance de Margret Sara Gudjonsdottir, on retrouve Philippe Quesne, venu pour donner un atelier scénique (et non pas pour exhiber quelque variété de taupes des neiges), dix ans après la création de « L’Effet de Serge » à Reykjavik. Dans la petite salle de l’école Smidjan, parmi la soixantaine de spectateurs, on repère le président de la République islandaise, qui semble apprécier la chorégraphie fragmentée et exigeante ; à quand Emmanuel Macron dans un spectacle de Théo Mercier à la Ménagerie de verre ?

Avec « Oslo » (on notera l’anagramme non fortuit de « solo »), Mette Edvardsen poursuit son travail sur le langage, dans la continuation d’œuvres comme « Time Has Fallen Asleep » (voir la critique parue dans I/O pendant le Kunstenfestivaldesarts en mai 2017). La performance repose uniquement sur des variations autour de la phrase « A man comes into a room… ». Cette histoire d’un type qui entre dans une pièce, on n’en saura jamais rien de plus que ces quelques mots introductifs, déclinés dans tous les sens sur un ton antithéâtral par la performeuse danoise : « A man comes into a room and leaves  », « A man comes into a sad room », etc. À moins d’être un amateur hardcore de l’art oulipien, on restera un peu sur sa faim, même si la radicalité de la proposition touche quelque chose de juste dans sa tentative d’épuisement du langage. Le lendemain, on constatera trop tard que c’est une très mauvaise idée d’être assis au premier rang pour « Personal Symphonic Moment », d’Elina Pirinen. Après une (très longue) séquence introductive dans l’obscurité et les fumigènes sur fond du premier mouvement de la Symphonie no 7 de Chostakovitch, les trois performeuses finlandaises entrent lentement sur scène, pour déployer graduellement leur travail de déconstruction systématique du mouvement : mis bout à bout, leurs gestes, définis par leur dimension grotesque, construisent une dramaturgie du dérèglement. Chacune dans une tenue colorée, jaune, verte ou rose, elles déclenchent une improbable chorégraphie de bacchantes sous acide, alliant body art dégénéré et cabaret absurde. En vrac, on verra l’une simulant la pénétration d’un marshmallow géant dans son anus, tandis qu’une autre clame « Fuck you Merleau-Ponty » et que la troisième finit la tête dans de la glace pilée et le corps couvert de yaourt, qui giclera jusqu’aux spectateurs, accompagné de confettis. La fulgurance du projet, au-delà de sa dimension baroque et décadente, repose sur le décalage entre la dynamique gestuelle tout en ironie et second degré et la musique de Chostakovitch, dont les accents balancent entre premier degré tragique et harmonie pleine d’espoir. Tout cela tient sur un fil, entre mauvais goût et kitch intello. On tranchera selon son humeur.

« Personal Symphonic Moment » / DR

Il y a dans l’appellation même du festival, volontairement ambiguë, un bon résumé de ses enjeux. D’abord parce qu’« Everybody is spectacular  » signifie que chacun, à sa manière, est spectaculaire, ce qui souligne à la fois l’extrême hétérogénéité de la programmation et sa dimension internationale. Mais c’est aussi qu’« Every body’s spectacular  », « Chaque corps est digne de représentation ». Le visuel de l’affiche, d’ailleurs, reprend ce double sens par une composition (très inspirée de Matisse) dans laquelle une fresque de bonshommes danseurs vient reconstituer l’image d’un métapersonnage. Mais Everybody’s Spectacular ne confine pas le festivalier à un rôle de spectateur. Plusieurs performances viennent déjouer sa passivité, comme « A Guided Tour », du couple d’artistes islandais Maisol et Ragnar, déambulation dans les rues de Reykjavik, poétique et humoristique, à base d’anecdotes liées à des microéléments urbains. Ou encore « The Thing », conçu par Ant Hampton et Christophe Meierhans, série de quatre sessions d’une demi-journée chacune, à mi-chemin entre ateliers et performance sans performer (voir notre critique détaillée), qui vient confirmer la note d’intention des programmateurs du festival : « [The festival] finds hope in the idea that even the smallest acts of defiance can make a major impact upon the world around us. » Pendant la journée, on profitera également des sessions de conférences et de rencontres avec les artistes ; le soir, le spectateur engourdi par le froid pourra se réfugier dans l’un des after proposés par le festival : performance de Gérald Kurdian, soupe végane au théâtre Tjarnarbio, meeting informel au cultissime bar Kaffibarinn, ou soirée avec DJ au QG du théâtre Idno…

Par sa nature de désert de glace primordial, l’Islande fait partie de ces territoires qui font se rejoindre en l’homme sa double dimension contradictoire : son animalité archaïque et sa spiritualité étirant sans cesse les limites de l’ontologique. Il y a un peu de cela, aussi, dans l’art islandais, depuis les sagas médiévales jusqu’aux performances de danse contemporaine. Un étirement entre d’un côté un rapport très direct et sans tabou au corps, et de l’autre une plongée méditative dans l’abîme intérieur qui fait écho aux immensités du vide en dehors… Et pour définitivement vérifier que la création contemporaine en Islande ne se limite pas à Björk et à Sigur Ros, on pourra l’année prochaine combiner Everybody’s Spectacular avec le mythique festival de musique Iceland Airwaves, ou encore le festival d’arts visuels organisé début novembre par l’Akureyri Art Museum.

Everybody’s Spectacular, Reykjavik, du 15 au 19 novembre 2017

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