Homo Novus : la performance contemporaine se décline à Riga

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En photo de couverture du programme de cette 13e édition, une scène déserte, dans l’obscurité, en attente de l’événement à venir. Car Homo Novus, en bon festival d’art contemporain, est d’abord une invitation à venir remplir l’espace vide, à s’approprier l’énergie du moment, et chacune des performances qui y sont présentées en témoigne.

Créé en 1995 par le New Theatre Institute of Latvia, Homo Novus s’est imposé comme une institution en matière de recherche théâtrale contemporaine, avec une trentaine de propositions, à la fois baltes et internationales, sur un peu plus d’une semaine. Le festival se déploie dans une quinzaine de lieux, et c’est en soi une occasion de sillonner la capitale lettone dans tous les sens en zigzaguant entre tramway, bus, minibus et trolleybus. C’est d’ailleurs l’un des objectifs du festival que d’aller chercher en permanence de nouveaux espaces qui n’ont a priori rien à voir avec des lieux de représentation. Ainsi à deux pas de Miera iela (rue de la Paix), l’un des quartiers branchés de Riga, la jeune chorégraphe lettone Kristine Brinina s’est installée dans un bâtiment désaffecté qui jouxte un bar pour hipsters. Elle y développe avec « 24 h of Sleep » un travail symbolique sur la violence. Devant seulement sept spectateurs, affalée sur un vieux canapé pendant vingt-quatre minutes, elle simule différents états et positions de sommeil pendant qu’un haut-parleur diffuse une panoplie de sons agressifs : chiens qui aboient, hélicoptère, coups de feu, alarmes… Difficile de ne pas y voir une représentation de notre propre refoulement face aux violences subies par les migrants dans leurs parcours d’exil.

Avec « Hear », créé en janvier au Kaaitheater de Bruxelles, Benjamin Vandewalle et Yoann Durant proposent une expérience sensorielle collective. Convoqués devant le bâtiment d’une sorte de zone d’activité interlope, nous recevons une consigne simple : mettre un bandeau sur les yeux et attendre que quelqu’un vienne nous chercher. Une fois chacun assis, ignorant de son environnement immédiat, la performance commence. Un chœur évolue autour des spectateurs, jouant, par un subtil travail sur le souffle, sur la spatialisation du son acoustique. Le résultat est mitigé : comme souvent dans les créations un peu radicales, c’est davantage le concept et l’anticipation de la performance qui sont excitants que le déroulé lui-même. Même si, par son dispositif même, « Hear » permet, à défaut de véritable transe sonore, un ressenti peu habituel, et une sorte de communion sensorielle assez belle.

Dans « FOLK-S », créé en 2012, présenté au Festival d’automne à Paris deux ans plus tard, le chorégraphe Alessandro Sciarroni avait réinventé la représentation de la Schuhplattler, danse folklorique bavaroise et tyrolienne. La danse consiste en d’infinies variations sur le claquement de cuisses, de talons et de différentes parties du corps, ici réduites à des boucles minimalistes. Cette proposition radicale repose sur l’épuisement réciproque des danseurs et du public, puisque le spectacle continue tant qu’il reste au moins un membre du public (et un danseur en état de continuer !). Au-delà de l’aspect ludique volontiers jubilatoire de la performance, l’idée est de dresser parallèlement la survivance de ces traditions du folklore avec la survie des corps voués à succomber à leur propre fragilité. Bien évidemment, cultivée hors-sol, la Schuhplattler de Sciarroni n’a plus rien de folklorique. Elle est mutée dans un objet postmoderne aussi fascinant qu’irritant.

 

 

« The Sanctuary of Truth » © Andrejs Strokins

Dans « The Sanctuary of Truth », l’artiste lettone Kate Krolle propose une performance déambulatoire dans une usine pour moitié désaffectée, au sud de la ville. Répartis en groupes d’une dizaine de personnes, les spectateurs évoluent d’un espace à un autre : un long couloir, un sous-sol sombre et humide, un container à l’extérieur… À la multiplicité des environnements sont associées des saynètes reconstituant, en boucle, des rituels d’une dizaine de minutes chacun. Rituels profanes ou sacrés ? Le doute subsiste toujours, tant Kate Krolle nous donne une position de voyeur invisible inséré temporairement dans un monde et une époque indéfinis. Chaque séquence, extrêmement plastique, frôlant par instants une esthétique mystique castelluccienne, semble explorer une dimension d’interaction sociale précise (ici liée à la maladie, là à l’attente amoureuse, là encore à une cérémonie religieuse), bien que l’on soit en peine de la caractériser correctement. Car le sanctuaire, au-delà de la quête hiérophanique, force à évacuer la pensée et à laisser les sens agir. À la fin de la performance, un petit texte est distribué, sur lequel on peut lire : « In the sanctuary it is allowed to feel – that’s why it is known as the Sanctuary of Truth. » Une invitation, belle, profonde, à retrouver un chemin intérieur perdu.

Tout commence par un rendez-vous devant le cimetière Matisa, pour une nouvelle performance déambulatoire socio-mystique, cette fois-ci par Rimini Protokoll. Créée à Berlin en 2013, puis déclinée, selon le principe de leurs différentes créations, partout dans le monde (y compris au Festival d’Avignon), « Remote X » est un projet qui s’inscrit directement dans un territoire, même si sa dimension documentaire est réduite au plus strict minimum. La cinquantaine de participants enchâsse un casque audio sur les oreilles et se laisse guider par une voix de synthèse (prénommée Rachel) dans un parcours urbain de 1 h 30 : une gare, des ruelles désertes, avant de rejoindre le centre-ville. La « horde », comme l’appelle le guide, n’a rien d’un troupeau de touristes. On ne trouvera ici aucune information concrète, pratique ou historique, sur la ville, mais plutôt un questionnement général sur le sens de la vie et de notre humanité. Et aussi des instructions absurdes qui jouent sur une interaction indirecte avec l’environnement traversé : par exemple, monter ensemble dans un bus, et effectuer un même mouvement synchronisé flash-mobien qui surprendra plus d’un voyageur ne faisant pas partie du groupe… Mais « Remote X » dépasse de beaucoup cet aspect purement ludique. En créant une disruption sensorielle avec son dispositif audio, en s’appuyant sur le corps en mouvement grâce à la marche, en jouant sur les frontières entre individualité et collectif, il renverse les perspectives courantes, prend à rebrousse-poil notre vision du monde. Les deux séquences finales, dans une église puis sur le toit d’un théâtre surplombant la ville (dans un parcours hautement symbolique !), invitent au lâcher-prise et même à une sorte d’expérience spirituelle. Au total, voilà une performance redoutablement efficace, comme pouvait l’être le projet « 100 % City », du même collectif allemand, mais surtout particulièrement bouleversante.

C’est que le Homo novus balte n’a pas grand-chose à voir avec le parvenu de l’Antiquité romaine qui lui a donné son nom ; mais plutôt avec l’idéal de la Renaissance d’un homme bercé par les lumières du savoir et des arts. Cet homme, c’est bien le spectateur contemporain, aspiré jusqu’à l’overdose par sa quête de nouveauté. Au milieu de cette surenchère d’expérimental demeurent quelques rares occasions d’épiphanies véritables : c’est ce que propose, tous les deux ans, le festival de Riga.

Homo Novus, Riga, du 1er au 9 septembre 2017

 

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