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Tandis que le début de saison bat son plein dans les théâtres parisiens, que le festival d’Automne pointe le bout de son nez, que l’on se bouscule pour voir Jan Fabre ou Jérôme Bel, votre serviteur s’est dévoué, afin d’ouvrir les chakras des lecteurs de I/O Gazette, pour défricher la rentrée culturelle dans la Big Apple. « In a New York minute, everything can change », chantaient les Eagles. Tout ?

In a New York minute, on peut aller voir Rauschenberg et Louise Bourgeois au MoMA, ou les Rose-Croix au musée Guggenheim. On peut aller manger des crinkle cut French fries chez Nathan’s sur Coney Island, parce qu’en cette fin septembre il fait 30 degrés dans la lower bay. Mais surtout, on peut explorer l’horizon infini de la nightlife scénique. Sur le plateau du Joyce Theater de Chelsea, par exemple, en compagnie de l’une des grandes prêtresses de la chorégraphie américaine, Twyla Tharp, qui se fait rare sur les scènes françaises depuis son invitation au festival d’Automne en 1980. Avec Trisha Brown, Twarp fait partie de cette troisième génération, après Martha Graham et Merce Cunningham, qui a révolutionné la danse moderne. Une soirée spéciale permet de revoir deux de ses pièces mythiques des années 70 (« The Fugue » et « The Raggedy Dances »), et la création de « Dylan Love Songs », autour de cinq chansons du grand Bob, dans la lignée du travail qu’elle avait déjà effectué avec les « Nine Sinatra Songs ». De cette série de solos et duos, on retiendra particulièrement « Simple Twist of Fate », qui sort un peu du lot par son énergie si particulière, collant encore mieux à l’ambiance dylanienne du morceau. Au final : une soirée empreinte de légèreté et d’influences de Broadway. Oh, et à 76 ans, Twyla Tharp danse encore, dans cette « Entr’acte » plein de drôlerie.

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In a New York minute, on peut découvrir le festival Crossing the line, organisé par le FIAF (French Institute Alliance Française), l’une des institutions culturelles étrangères les plus dynamiques de la ville. Cette année, un focus sur le travail de Faustin Linyekula, avec trois spectacles dont « Sur les traces de Dinozord » au Skirball Center. Dans cette composition en patchwork, mêlant solos de danse, chants et moments parlés, l’artiste congolais opère un travail sur le deuil tout en mêlant un discours politique sur l’Afrique. Il revisite une performance originellement créée en 2012, sorte de périple vers les ruines de Kisangani, qui s’avère toujours aussi actuel. Le résultat peut sembler inégal et laisser une impression d’inachèvement, tant le travail mériterait d’être davantage resserré autour de quelques grandes lignes plus visuelles et moins démonstratives (pourquoi doubler par la parole ce que les gestes expriment déjà ?) de cette équipée fantasque. Mais la sincérité de Linyekula et l’énergie du projet sont émouvants. Et sa dimension fragile et fragmentaire entre en parfaite résonance avec cette quête à la fois identitaire, politique et métaphysique à laquelle il n’est sans doute pas de réponse adéquate.

Plus convaincant, « The Great Outdoors » est la nouvelle création de la metteuse en scène américaine Annie Dorsen, que l’on pourra retrouver à Paris en octobre à l’occasion du festival New Settings au théâtre de la Cité Internationale. Dorsen nous invite à une expérience sensorielle autour d’un simulacre de planétarium. Dans une tente installée dans le Florence Gould Hall, où l’on est entré un par un après s’être déchaussés, nous voilà allongés à même le sol, la tête vers le ciel vidéo qui recouvre cette mini-Géode éphémère. On est bientôt bercés par la voix de la comédiene Kaija Matiss qui enchaîne d’un ton neutre une série d’extraits de conversations sur les réseaux sociaux (générés algorithmiquement), comme les réponses tronquées à des questions que l’on n’entendra jamais. Le dispositif faussement astronomique invite à écouter non pas les échos supposés provenant de planètes lointaines, mais la multitude des voix terrestres, comme la résonance d’une humanité angoissée qui essaie de rester en contact avec elle-même. Annie Dorsen met le doigt sur notre tentative postmoderne, paradoxalement aussi vaine que nécessaire et intrigante, de recréer du lien social grâce aux nouvelles technologies. On évitera d’aller voir le spectacle avec la fatigue d’une fin de semaine chargée, sous peine de s’endormir doucement sous les étoiles artificielles…

« The Great Outdoors » / DR

In a New York minute, on peut aussi revoir son jugement Olivier Py. Oui, le Py-bashing étant devenu un sport national depuis ses années au théâtre de l’Odéon, il aura fallu attendre la première de ses « Premiers adieux de Miss Knife » à la BAM (Brooklyn Academy of Music, l’une des mecques des hipsters new-yorkais) pour comprendre. Pour comprendre Py et mettre de côté l’agacement parfois légitime qui peut surgir face à ses partis pris de metteur en scène mais surtout de manager d’institution. On oublie un peu vite que ce type travesti sur scène qui en fait quinze tonnes en entonnant de vieux airs de cabaret des années quarante ou cinquante est directeur de l’un des plus grands festivals du monde : ce qu’il faut d’attachement à ce qu’on est pour poursuivre cette voie d’égo-trip aussi insatiable que sincère et touchante ! Sur une musique impeccable de Stéphane Leach, les airs de Miss Knife se succèdent au grand plaisir du parterre new-yorkais qui se délecte de l’accent volontairement franchouillard de Py et de ses interludes humoristiques façone one-liner (mention spéciale aux irrésistibles paroles du « Tango du suicide »). A l’issue de la représentation, une critique du New York Times écrivait : « That French directors don’t have to spend as much time fund-raising as their American equivalents leaves Mr. Py the time to helm shows, and write novels, essays and plays. » Et se déguiser en femme, et proposer au special guest Joey Arias d’exécuter un « Summertime » d’anthologie.

In a New York minute, on peut aussi expérimenter ce que le théâtre immersif propose de meilleur. Grâce à « Then She Fell« , d’abord. La chute, c’est celle d’Alice dans le pays des merveilles (ou plutôt les relations ambigues entretenues entre Lewis Carroll et la petite Alice Liddell), source d’inspiration pour cette magnifique expérience au fin fond de Brooklyn. Pendant près de deux heures, dans une déambulation croisée avec 15 spectateurs, on assiste à une vingtaine de saynètes de physical theatre sans paroles. Le plus souvent voyeur, parfois derrière une vitre, le public est aussi intégré au storytelling dans des séquences interactives sur lesquelles on en vient à s’interroger sur sa capacité à influer sur la réalité. Quand une jeune comédienne nous prend par la main vers un tête-à-tête dans sa chambre, où elle pose des questions intimes (qui n’appellent pas forcément de réponse) et nous demande de coiffer ses cheveux ; quand une autre nous dépose un grain de raisin dans la bouche. Vaguement érotique – tout cela reste tout de même fort pudique – et surtout poétique, « Then She Fell » n’est pas sans défaut de rythme : l’enchaînement des séquences aura, peut-être aléatoirement, généré une dernière partie plus lente et répétitive. Mais le show repose sur une troupe tellement brillante et un dispositif si original et ludique qu’il est difficile de ne pas ressortir ébloui. En plus on nous donne à boire de l’alcool tout du long ! Un cran plus loin dans l’immersion, on se retrouve le lendemain au désormais incontournable « Sleep No More », en plein Chelsea, déambulation libre dans un hôtel particulier de 5 étages et 9 000 mètres carrés, pour quelques heures aussi fascinantes qu’angoissantes dans un univers rétro et aux reflets hollywoodiens (voir notre critique détaillée).

In a New York minute, on peut aussi expérimenter l’immersif ludique, pour lequel New York est à la pointe. On peut par exemple se rendre dans un improbable coin des docks dans le Queens, où l’on teste « RED, First Person Experience », une Escape room d’un genre un peu particulier. Dans un environnement post-apocalyptique assez générique, c’est d’abord seul, un masque sur les yeux, que l’on se retrouve dans l’une de la douzaine de salles du bâtiment sans autre instruction que de récupérer des éléments nécessaires à la survie du groupe. L’originalité du jeu tient à la présence d’acteurs qui viennent créer des interactions et, couplé avec les décisions des joueurs, modifier le scénario lui-même. Plus traditionnel mais incluant également l’intervention de comédiens, Paradiso Escape est un modèle du genre. Sur un thème inspiré d' »Alice au pays des merveilles » (décidément) à la sauce Anonymous, on est plongé dans l’étrangeté du lieu dès l’arrivée dans ce long couloir du 14e étage d’un immeuble quelconque de Midtown. RED First Experience et Paradiso Escape (lire notre critique de ces deux aventures sur le site Toute la Culture) constituent la crème des aventures immersives à New York : nous attendons toujours de tester l’équivalent en France.

In a New York minute, on peut enfin se prendre la grâce de plein fouet. Avoir la chance du doublé historique de Pina Bausch que le Tanztheater fait tourner irrégulièrement ces dernières années, ici à la BAM toujours dans le cadre du festival Next Wave : « Café Müller » et « Le Sacre du printemps ». Tout a déjà été écrit sur ces deux monuments de la danse contemporaine. On n’ajoutera rien de neuf. Sauf, peut-être, cette magie proprement américaine : commander un hot-dog au petit vendeur de rue posé devant le Peter Jay Sharp building, quelques minutes avant de décoller d’une dimension à une autre grâce à Pina Bausch. Ce choc des niveaux mythologiques, c’est aussi cela, New York. A la verticalité monumentale de la ville correspond-il, simultanément, une élévation intérieure ? Il serait facile de répondre instinctivement par la négative, constatant le triomphe, dans la société américaine capitaliste, de l’entropie horizontalisante de la consommation de masse. Et pourtant. « New York c’est une ville debout » écrit Céline dans un passage fameux du « Voyage ». L’énergie est là. Qu’il s’agisse d’édifier un gratte-ciel de soixante étages ou d’édifier les consciences, de « monter » une pièce, c’est d’abord une volonté puissante et narcissique de (dé)monstration qui prévaut. Indispensable condition préalable à l’oeuvre d’art. De ce point de départ, tout peut surgir, et surtout l’élan individuel. Comme un sentiment d’avoir prise sur le réel. Et, que ce soit avec des festivals comme Next Wave et Crossing the line, ou du théâtre immersif avec Then She Fell et Sleep No More, le réel nous revient à la figure enrichi d’une incommensurable énergie, que l’on garde avec soi pour longtemps.

Next Wave festival, BAM, du 14 septembre au 16 décembre 2017
Festival Crossing the line, du 6 septembre au 15 octobre 2017
Then She Fell, Brooklyn, du mardi au dimanche

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