MMCA Performing Arts à Séoul : à l’Est, du nouveau !

Par

À Séoul, au cœur du musée d’Art contemporain s’est tenu pour la première fois en octobre dernier un focus asiatique qui se donne comme mission de présenter chaque année de nouvelles productions d’artistes visuels. C’est la performance qui est ici privilégiée dans toute la largeur du terme ; et la voir s’épanouir dans les galeries du musée surligne cette volonté de mettre en avant l’art visuel dans le spectacle vivant et rend limpide le discours.

Car, faut-il le rappeler, la forme n’est pas l’ennemi du fond, et les six spectacles présentés ici, venus de Corée, du Liban, d’Iraq, d’Inde et de Hong Kong, ont tous un point de vue critique sur le temps présent, politique ou sociétal, en plus d’un langage esthétique personnel et nouveau. Les vieilles frontières des disciplines cèdent, et il est difficile de circonscrire les propositions dans un genre précis : théâtre, danse, performance, art video, sound art, qu’importe, une fois sorti des cases l’esprit se laisse volontiers inviter dans ces contrées inexplorées et le spectateur bousculer par ces propositions d’un nouveau genre. Le travail de la Coréenne Kim Jisun, dont nous avions vu la première mise en scène au Kunstenfestivaldesarts en 2016, s’inscrit parfaitement dans ce rapport de tension particulier entre forme et fond. Explorant les limites et les bugs du système, elle tente de penser le monde d’après, celui d’au-delà des frontières tracées par l’homme, avec comme matière première l’intelligence artificielle. Dans « Deep Present », elle s’interroge sur la vie et la mort des robots et la place affective et effective qu’ils prennent dans nos existences ; « Efficience is the new ethic  » comme leitmotiv. Un logiciel qui vieillit, plus de réparation possible, et voilà des temples japonais qui commencent à organiser des cérémonies funéraires pour ces fidèles partenaires du quotidien qui finissent, eux aussi, par mourir. L’obsolescence humanise les robots en les rendant mortels. Cette performance multisensorielle laisse un goût étrange et persiste en tête tant les questions qu’elle soulève semblent trop neuves pour être apaisées.

Koo Jaha utilise quant à lui un symbole de la société coréenne comme personnage principal de sa création très politique sur les problèmes structurels du pays : « Cuckoo », marque du fameux cuiseur à riz que tous les Coréens ont dans leur cuisine et qui est devenu le nom commun de l’appareil, trône fièrement sur scène et donne la réplique. Enfermé dans une solitude et loin de chez lui, l’auteur sur scène se réfugie dans une relation amicale avec ses rice cookers dotés de la parole et dont l’écran de contrôle sait parfaitement traduire les humeurs du moment en lumière et en chansons. Ensemble, ils passent en revue l’histoire de leur pays et les expériences personnelles où le suicide, la solitude, le chômage et l’omniprésence de la technologie minent le quotidien de cette nouvelle génération perdue et déchirée souvent loin de la terre natale. Pour Lawrence Abu Hamdan, c’est la science du son qui est mise à l’étude et en images dans une installation vidéo. « Rubber Coated Steel » présente l’hypothétique procès d’un meurtre bien réel : en 2014, deux adolescents non armés sont tués par des soldats israéliens en Palestine. Pas de présence humaine dans ce film, mais des objets présentés comme preuves et des analyses de son ; le bruit des balles, l’émotion des voix, la densité des silences. Quelles voix restent audibles ? Qui choisit-on d’écouter ? On ne pourra que saluer cette programmation exigeante qui permet en cinq jours d’approcher des univers totalement différents et pourtant liés par des problématiques ultracontemporaines et universelles. Un vivier pour les programmateurs de partout qui souhaitent proposer à leur public des spectacles qui impactent durablement la façon d’envisager le monde d’aujourd’hui.

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

D'autres articles par