Singapore International Festival of Art, ou ce que penser un festival veut dire

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Ce n’est pas un festival comme les autres qui se déroule à Singapour depuis quatre ans. Et cette singularité n’est pas due à une programmation ou à un lieu hors norme, mais à une attention accrue au public. Comment faire pour que les habitants de cette ville se sentent concernés et bienvenus ?

Voilà la question tarte à la crème sur laquelle tous les programmateurs s’engluent, mais Ong Keng Sen, lui, a déployé les grands moyens pour y répondre. Le directeur du Sifa a décidé d’organiser un préfestival d’une semaine en amont du festival, dirigé avec fougue par Noorlinah Mohamed, The O.P.E.N. ; temps pendant lequel tous sont invités à participer tout en entrant en douceur et par la bande dans le cœur du projet artistique. Les deux premières soirées sont consacrées à la parole sur des sujets tendus de la société singapourienne : le vieillissement de la population et la place des LGBT. Des intervenants venant d’horizons très divers (un anthropologue, un prêtre, un avocat, un écrivain…), minutés de près, défendent un point de vue, puis un panel représentatif de la population d’une cinquantaine de personnes choisies suite à un appel dans la presse les interroge. Le public, très nombreux, réagit, s’offusque, s’emballe. Le lien avec la culture se situe dans les failles ; un texte lu, un peu provocateur, déchaîne les passions jusqu’à l’annonce que cet extrait est tiré d’une pièce de théâtre qui justement sera donnée pendant le festival… Bingo, tous se précipitent sur les billets ; « Art As Res Publicae » est un succès sur tous les plans.

Le lendemain, c’est au tournage du long-métrage « Lizard on the Wall », du réalisateur K. Rajagopal, que nous sommes invités, et pas simplement en tant que spectateurs, mais aussi comme figurants. Le lieu est gardé secret, et une fois arrivés dans une luxuriante demeure nous avons droit à la totale : saris de fête, maquillage, coiffure, nous voilà tous prêts à faire partie du cortège nuptial tamoul. Évidemment, le film sort pendant le festival et tous seront là pour s’apercevoir et dire à leurs amis « J’y étais ». C’est une des caractéristiques de ce temps de préparation : faire en sorte de créer une certaine forme de fierté et d’appartenance à une communauté. L’exposition « For Lack of a Better Word » va également dans ce sens ; la cité-État a une histoire très courte, mais il est essentiel que tous s’y sentent reconnus et en soient les constructeurs du présent pour le futur. Des machines à écrire et une frise du temps géante au mur. Écrire sa vision de l’histoire, son histoire personnelle et la mêler à la grande ; la possibilité aussi, sur du papier noir, d’écrire des mots que personne ne pourra déchiffrer mais qui seront, malgré tout, présents. En effet, ici, l’essentiel n’est pas le plus visible. La révolution douce se passe dans les maisons. Les projets « Open Homes », initié par Jeffrey Tan, et « Open Kitchen » conceptualisé par le Libanais Kamal Mouzawak, irriguent les journées de moments d’intimité où l’humain dans sa fragilité et sa grandeur quotidienne est roi. Trente maisons dans toute la ville ouvrent leurs portes. Nous sommes une petite dizaine et pendant deux heures nous partageons et écoutons un peu de ce qui fait la vie de ce voisin inconnu jusqu’alors. Rien de spectaculaire, quelques gâteaux, du thé et des histoires. Des photos de la famille, des recettes de cuisine, les péripéties de l’armoire de la chambre, le chemin des générations précédentes pour arriver jusqu’à Singapour. Tout est délicat, non intrusif, respectueux ; chez l’un on dessinera au charbon, chez l’autre on écoutera jouer du piano ou des conseils pour prendre soin de la citronnelle qui envahit l’espace et l’odorat.

Dans cette ville où cohabitent de multiples communautés, entrer dans la maison de l’autre devient un geste civique, une marque de l’intérêt qu’on lui porte. Et quoi de mieux que la cuisine pour rassembler des peuples ? Le concept est le même, mais ce n’est plus ici son quotidien que l’on partage mais son repas. Nous voici donc conviés chez une dame d’origine chinoise qui, tout en préparant une recette traditionnelle de sa grand-mère, nous raconte son histoire personnelle, sa vie avec ses fous rires et ses doutes. Les mains dans la pâte, on quitte la table en quittant des amis. « Enchantement » était le thème choisi pour cette édition 2017. Le mot est juste et la réalité conforme. C’est par ces petites touches de vie, saupoudrées dans la ville, que cette équipe pense le festival et y travaille avec acharnement et foi tout au long de l’année. Ong Keng Sen signait là avec panache sa dernière édition, le gouvernement ayant préféré pour la suite un programmateur plus star-system. Mais gageons que ces quatre années d’intelligence mise au service d’une ville feront des émules ; et déjà le théâtre de Noisy-le-Sec, sous la houlette du chorégraphe Philippe Jamet, prépare pour 2019 une version française de ces maisons ouvertes au cœur de la cité… À suivre donc.

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