International Meetings à Cluj : tentation du bord

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« L’extrême ». Tel était le thème de la 7e édition du Festival international de théâtre de Cluj, qui faisait par là résonner l’écho des origines, l’essence même du théâtre : c’est bien à l’hybris que le festival roumain rendait cette année hommage à travers différentes formes – spectacles, adaptations filmiques, conférences – interrogeant le péché de démesure des hommes, suggérant son flamboyant pouvoir d’inspiration (mais de quoi parlerait-on si les hommes ne se prenaient pas pour des dieux ?).

L’excitation était grande, devant ce thème qui annonçait une sacrée levée de Surmoi, un plongeon dans le réservoir à pulsions, la promesse d’une matière narrative radicale. Les rues colorées du centre de Cluj, ses arrondis montagneux à l’horizon, balayés par une atmosphère d’été indien, constituaient un écrin d’autant plus adéquat que le paysage, comme toujours avant la tempête, se doit d’être calme. Pourtant, il faut aussi le reconnaître, on redoutait ce thème, qu’on craignait menacé du double péché du spectaculaire et de la facilité (oh, des gens qui hurlent dans du caca sur scène), qu’on trouvait galvaudé à cause de publicitaires l’ayant monopolisé pour qualifier le goût du café et/ou parce que, accolé au terme d’« expérience », il veut absolument tout dire. Et l’envie nous est venue d’un festival qui prendrait pour thème la sobriété, le neutre, le lagom (le « ni trop ni trop peu », pour ceux qui suivent le renouvellement scandinave des signifiants). Mais nos préjugés furent battus en brèche par un art du cynisme dont les dramaturges et metteurs en scène roumains semblent être d’incontestables maîtres.

Au programme, une pièce de George Tabori, « Goldberg Show », peinture caustique des rapports entre un juif rescapé de la Shoah et un insupportable metteur en scène cherchant à adapter Ancien et Nouveau Testaments. Spectacle-ogre, réflexion métathéâtrale sur le caractère despotique de toute création, interrogation sur les rapports entre christianisme et judaïsme… Le ton désabusé et farceur du spectacle rebattait nos cartes spinozistes : ce qu’on ne peut comprendre, mieux vaut en rire qu’en pleurer. Voilà semble-t-il le bon sens local, que les adaptations d’« Orange mécanique » et du « Procès » de Kafka venaient décliner à leur tour. Le lendemain, on assistait à l’adaptation filmée d’un texte de Matei Visniec, « Teeth », errance tarkovskienne en forêt enneigée de deux affreux à la recherche de dents en or. Fort d’images déformées par un angle GoPro, le film est dérangeant à souhait, montrant des bouchers de mâchoires pleins de scrupules à l’idée de faire les poches de leurs victimes. Un vent chaud de fin d’après-midi, à la douceur très italienne, s’offrit comme transition avant le cri de rage de la jeunesse roumaine : le spectacle « Playlist » (mise en scène de Tudor Lucanu) raconte l’incompréhension des générations, les reproches viscéraux d’une jeunesse actuelle à l’égard de ses parents révolutionnaires, incendiant ces derniers de lui avoir légué un monde (libéral et infecte) en même temps qu’un devoir – celui de l’aimer. Troupe d’acteurs formidables, saut surprise dans l’horreur, la pièce pourtant péchait par un manque de clarté : sur un sujet aussi « brûlant », peut-on se permettre de ne pas être compris ? Le piège immanent de l’extrême, c’est de ne plus savoir pourquoi on l’est, étourdi par son propre excès. On retiendra enfin le tremblement de l’auriculaire du musicien Alexander Balanescu, vibrant sur son violon lors du spectacle « God’s Playground ». Extrémisme d’une extrémité.

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