Au carrefour des littératures

Par

© Hervé Veronese

Du 5 au 9 septembre derniers, le Centre Pompidou a accueilli la deuxième édition du festival Extra !, consacré à la littérature hors du livre, sous la houlette de Jean-Max Colard (directeur artistique du festival et chef du service de la Parole du Centre Pompidou) et d’Aurélie Olivier, programmatrice. Organisé autour de rendez-vous quotidiens donnés au public dans le forum de Beaubourg, le festival Extra ! a cette année fait la part belle aux auteur·e·s japonais·e·s.

C’est l’écrivaine et traductrice Ryoko Sekiguchi qui pilotait ce qui fut délicatement nommé le « moment japonais ». Chaque après-midi, à l’heure du thé, les festivaliers rassemblés autour de la petite scène se voyaient distribuer un gobelet de thé vert à siroter en écoutant la maîtresse de cérémonie, mais aussi la romancière Hiromi Kawakami, la mangaka Mari Yamazaki ou encore le photographe Chihiro Minato. La rencontre avec Hiromi Kawakami fut ainsi l’occasion rare d’écouter l’écrivaine lire un passage de son roman « Soudain, j’ai entendu la voix de l’eau » tout en en suivant la traduction sur les photocopies distribuées en début de séance. Accompagnée de la professeure de littérature japonaise et d’études culturelles Saeko Kimura, Hiromi Kawakami a abordé la littérature postcatastrophe, mêlant ainsi la littérature japonaise induite par la catastrophe de Fukushima et aussi son propre roman, qui prend place pour partie en périphérie de l’attentat du métro de Tokyo en 1995. À mots couverts, l’autrice évoque comment le drame collectif peut se dédoubler en drame personnel, comment se tissent grande Histoire et petite histoire.

Autre rendez-vous quotidien, Nelly Kaprièlian a choisi de mettre en lumière certains romans de la rentrée littéraire. Christine Angot, autrice aussi chérie des uns que détestée des autres, y fut éblouie par le soleil et fidèle à elle-même, encore plus passionnante à écouter qu’à lire. Chez Christine Angot, le drame est intime tandis que tout s’emboîte si bien que Nelly Kaprièlian osera une question étrange : elle a reconnu dans les deux personnages masculins deux personnages d’un précédent roman, a-t-elle raison ? Angot sourit. Angot tempête, parfois ; ne finit pas toujours ses phrases ; mais ne donnera pas la réponse, parce que ce n’est pas ça qui est important.

Quelques mots encore sur la programmation de cette deuxième édition. C’est avec une grande satisfaction que nous avons constaté une forte présence féminine au programme, en pleine période de retour de bâton de la vague féministe qui s’est soulevée cette dernière année, et juste avant le scandale d’une université d’été du féminisme qui n’en avait que le nom. Quand bien même l’événement ne se revendiquait pas politique, le choix de donner une tribune à des autrices telles que Chloé Delaume, qui aura passé une après-midi à lire – à la lampe de poche – des textes qui furent fondateurs de son désir d’écriture, Mari Yamazaki, autrice de « Thermae Romae », ou Nathalie Léger, atteste de facto une volonté d’ouvrir le champ littéraire. C’est à ce titre qu’on retiendra la soirée d’ouverture d’Extra ! deuxième du nom : la première autrice à s’avancer sur la scène, c’est Tracie Morris. En activité depuis 1993, cette femme, noire, performeuse et poétesse, voit sa première traduction française sortir en novembre 2017. Programmer Tracie Morris en ouverture d’un festival dans un lieu aussi grand que le Centre Pompidou, c’est à la fois un poing levé et un bras d’honneur à tous les donneurs de leçons.

  • 7
  •  
  •  
  •  
  •  

D'autres articles par