Chacun sa route

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Soir. On soufflait dans la chaleur. On transpirait à bouillons serrés, malgré la clim. De partout, les injonctions pleuvaient : « de deux choses l’une, minables, ou vous continuez de vous branler la nouille, ou vous marchez avec nous. » Mais nous avons toujours eu un faible pour la nouille. Alors on continuait notre route, convaincus que la distance béante entre l’endroit où l’on est et celui où l’on a imaginé être n’est pas forcément synonyme d’échec ; la déception ne nécessite pas d’être décevante (tartufferies lituaniennes mises à part). « Ben, tiens ! » répliquaient les pharisiens. On insistait, parce qu’au fond on ne chantait pas ce monde ni les autres astres, nous chantions toutes les possibilités de nous-mêmes hors de ce monde et des astres. Nous chantions la joie d’errer et le plaisir d’en mourir. Sous le soleil des papes, nous avons arraché les beautés jusque dans le sein de la mort, persuadés que ces beautés n’appartiendraient pas à la mort. Alors, quoi ? Le théâtre n’aurait qu’une raison d’être, nous sauver du dégoût de vivre ? Calembredaines ! On s’apprêtait à descendre un fleuve impassible, mais le Styx avait l’allure dérisoire d’une plage à Palavas-les-Flots. Un parasol multicolore était planté là, sans raison apparente. On s’est demandé s’il fallait tuer la lumière et arrêter le cours du temps (tout nous paraissait réalisable, et pourtant…), ou céder à l’appel du septentrion. Alors on s’est tu. En reprenant notre souffle, on s’est mis à sourire car on se souvenait qu’à chaque moment il fallait épuiser la totalité positive et négative des choses. Nous étions si peu ce soir. Nous n’étions rien que nous.

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