La Route du Sirque à Nexon : on the road again…

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Nexon et le cirque, c’est toute une histoire. Cette commune de 2 500 habitants, située en Haute-Vienne à 20km au sud de Limoges, s’est investie dans le développement des arts du cirque dès 1987 avec la création de stages internationaux dans le parc du château sous la direction d’Annie Fratellini et de Pierre Étaix.

En 1992, Marc Délhiat et Guiloui Karl, associés au projet cirque de Nexon, créent la manifestation « Les arts à la rencontre du cirque », aujourd’hui devenue « La Route du Sirque », rassemblant stages, spectacles et cinéma. Un chapiteau permanent de 400 places voit le jour avec l’année des arts du cirque en 2001, qui permet le renforcement de la création, de la diffusion et de l’action culturelle. Le Sirque prend ses marques et devient en 2011 un des premiers pôles cirque labellisé et conventionné « Pôle national des Arts du Cirque » par le ministère de la Culture. Dirigé depuis 2014 par Martin Palisse, directeur artistique de la compagnie conventionnée Bang Bang, le Pôle Cirque de Nexon continue sa route.

Continuité dans le changement pourrait-on dire car la personnalité d’un directeur marque forcément une manifestation. Le chapiteau emblème de Nexon a vieilli, les lieux et horaires se sont diversifiés, l’accent est mis sur un accueil local et familial, séduisant pour les vacanciers et les espaces de convivialité se sont déployés sur la grande pelouse. « Avoir son propre chapiteau est investissement lourd à porter pour une compagnie remarque Martin Palisse, la forme circulaire n’est plus la forme favorite des circassien, les artistes vont de plus en plus vers des créations en frontal plus faciles à diffuser dans les théâtres ». Un nouvel espace verra le jour sans doute en 2020, différent et mieux adapté aux activités actuelles des circassiens. Heureusement pour nous et notre imaginaire, pour cette édition 2018 les chapiteaux trônent encore sur la pelouse du château.

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Du coté des spectacles, la création contemporaine reste primordiale même si aujourd’hui il semble complexe de renouveler les formes et les esthétiques. Des artistes comme Maroussia Diaz Verbeke cependant s’y emploient,  avec « Circus Remix », elle nous attrape au vol dans nos certitudes. Seule, elle fait tout : l’artiste, la piste, la sono. Corps menu et tonique, acuité du regard, sourire discret on sent d’entrée sa détermination : elle va nous faire vivre une expérience, « son expérience ». Le dispositif est d’ailleurs volontairement immersif ; nous sommes assis tout près d’elle, à sa hauteur, sur des gradins qui l’enserrent. Acrobatie, corde souple, jonglage, jeux équestres, clown tout y passe et pourtant le visible ne fait pas tout. « Circus Remix » est un spectacle plus subtil et propose une interrogation sur le corps, sur la vie, sur l’humain. Un discours est à l’œuvre à la fois dans les propositions artistiques de Maroussia et dans les textes que l’on voit sur écran et que l’on entend. Le collage magnifique qu’elle a réalisé, fait de voix connues prises à la radio, nous parle de corps, de femmes, de domination. Elle, jolie et efficace, jongle avec les sujets : le défi, le passé, le temps, le rire, le corps les mots, ce qui se fait ou pas, la fin, le début, le désir, l’élan, la question, le sexe, l’audace, la question… Sans jamais nous parler elle nous parle et n’élude rien de ce qui nous constitue. Ses réponses sont circassiennes et personnelles. La séquence dans laquelle, perchée sur sa corde souple en talons hauts et robe à fanfreluche munie d’un iphone d’où émerge la voix de Françoise Héritier parlant de la différence des sexes est particulièrement maline et l’affirmation « Elle va faire la chose la plus inutile au monde », qui arrive alors qu’elle marche la tête à l’envers, pieds dans les barreaux d’une échelle horizontale placée à 5m au moins au-dessus du sol nous fait osciller entre le rire et l’admiration. Le troisième cirque c’est son œuvre. Inventif, festif et malicieux il nous secoue de rire, de peur et déride notre cerveau.

Cheptel Aleikoum de Marie Jolet et Marjolaine Karlin nous secoue également par ses provocations. « Les princesses » (déjà vu à Circa) n’a pas perdu de son peps. L’univers de filles coquines et taquines, dans lequel ces princesses particulières nous plongent, parle d’amour et fait rêver à sa manière. La guitare électrique et les chansons viennent dérider nos oreilles et les jeux de colin-maillard dans le public échauffe les sens. La recherche sur le détournement des symboles comme le baiser, la pomme, le fakir-princesse au petit pois démontre la force de l’audace dans le cirque et n’élude en rien les capacités techniques des artistes.

« Le jardin des sens », un jardin où le promeneur laisse vivre son odorat, est un des bonheurs de Nexon. Les spectacles en plein air y ont leur place sur un promontoire auquel on accède à travers la sauge, le thym, la bruyère. Cette année, la compagnie Aléas – Mathilde et Fred Arsenault y a présenté « Météore » une coproduction du Sirque qui sera créée pour la salle à la scène nationale d’Aubusson les 1er et 2 octobre 2018, puis partira en tournée dans la région (Tulle, Brive la Gaillarde, Bellac). Une échelle double posée sur une estrade, quelques chaises et le public dans l’herbe ; le dispositif est simple, la proposition aussi. Mathilde et Fred Arsenault montent, descendent, d’un côté ou de l’autre de l’échelle, ensembles ou séparés, à des vitesses différentes comme pour apprivoiser l’agrès (l’échelle) et le vide qu’il dévoile. Tenir, se tenir, être ensemble, faire corps avec l’autre, avec l’objet, l’art de l’équilibre nous est exposé par touches dans ce duo sensible, fait de corps à corps techniques autant qu’intuitifs. La gestion du poids seul ou à deux, le poids et le contrepoids, l’abandon et la retenue tout est lisible, et ce tricotage intime du porteur et du porté révèle un charme inattendu. Le moment est venteux, silencieux, la musique est discrète, les corps s’emboitent, se connaissent, se sourient, jouent jusqu’à provoquer l’insensé : le retournement de l’échelle qui tête en bas les accueille au sommet. Elle longue et blonde, lui aux épaules de porteur ne doutent de rien.  C’est simple, c’est tendre, c’est technique.

Météore / DR

« La dévorée » alias Penthésilée reine des amazones, ne recule devant rien. La vie est pour elle un combat dans lequel s’allient désir et cruauté. De ce mythe Marie Mollens de la compagnie Rasposo tire un spectacle qui suscite un débat chez les spectateurs :  bonheur pour les uns, effroi pour les autres. Les avis sont tranchés. Dans ce désordre émotionnel, le sang est de la partie, la violence des corps aussi et les relations physiques fleurent la dévoration. Le plaisir vient de l’excès. Le baroque et ses personnage typés comme le fou accompagne cette exaltation esthétique, les entrailles d’Achille aussi que Penthésilée donne à manger aux chiens sur scène…Trapèze, cerceaux et portés acrobatiques, la technique des artistes laisse pantois. Rapidité, dextérité, imagination tout est là pour nous faire traverser la vie comme la mort. Cependant partager ses fantasmes en les mettant en scène est une entreprise difficile. Marie Mollens n’atteint pas toujours son but et semble parfois enfermée en elle-même dans l’impossibilité de transmettre la force de l’instant qu’elle est en train de vivre. On se sent par moment exclus de ce voyage intérieur que l’extravagance des images n’arrive pas à communiquer. La chaire au centre du propos ne vibre pas toujours en nous.

Et de la chair c’est aussi ce qui manque à « Lugar « qui souhaite nous parler de l’instabilité du monde. Éléonora Gimenez – artiste de corde souple – et Vanina Fandino – fildeferiste – se sont associées à un philosophe Diego Vernazza pour exposer la question fondamentale qui relie le philosophe et l’équilibriste « celle de l’être là, de l’être à sa place, de l’habiter proprement humain. » Cette pièce d’équilibre sur corde est le produit de leur réflexion. Haut rouge – pantalon gris noir de matière synthétique pour l’une, haut bleu – pantalon gris noir de matières synthétique pour l’autre, elles apparaissent coiffées de perruques faites de bandes magnétiques sorties d’un vieux Révox à bandes. Le Révox est là d’ailleurs, producteur de sons mais aussi objet scénique devant faire sens. Intrigué le public ne sait trop où il est : dans du paillette-disco-rétro caricatural ou face au fruit d‘une réflexion devant l’interpeller. Cinq filins accaparent les artistes et les perruques tombent. Un méli-mélo s’en suit, fait de chutes, d’accents toniques dans des corps malmenés et de bandes sons discordantes. Le jeu théâtral qu’elles souhaitent développer n’arrive pas à prendre forme, les qualités de corps sont mal maîtrisées, les corps eux-mêmes manquent de tenue, les costumes sont peu seyants et l’on se dit que décidément un spectacle est une expérience physique avant d’être une production intellectuelle. Dommage car l’idée est là mais il manque un travail technique et une écriture digne de ce nom à ce spectacle. « La Spire » de Chloé Moglia spectacle final du festival, sans nous convaincre, nous réconcilie sous les étoiles avec la beauté des corps en mouvement, l’apesanteur et la lenteur…

Le Pôle national des arts du cirque de Nexon se veut une vitrine de ce qui se fait aujourd’hui dans le milieu du nouveau cirque. L’édition 2018 du festival La Route du Sirque n’a pas forcément permis de faire des découvertes ou d’ouvrir la bouche d’étonnement, mais avec 56 représentations, près de 10 000 billets vendus, un taux de remplissage de 80 %, des concerts, des stages, une équipe permanente de 6 personnes, 32 bénévoles, il remplit une mission fondamentale qui est de rapprocher le public et les œuvres. Avec un budget global de 980 000 € pour le pôle et un budget de 380 000 € pour le festival, le Sirque a la possibilité d’accompagner des artistes dans la maturation de leur projet et de leur donner une visibilité. C’est ce qu’il fait depuis plusieurs années auprès de Jani Nuutinen – Circo Aereo qui va entamer sa prochaine création « Chimaera » prévue pour 2019. Et, en tant que cellule de production des spectacles de son directeur Martin Palisse, la création de « Futuro Antico » verra le jour les 13 et 14 juin 2019 à La Passerelle – Scène nationale de Saint-Brieuc et sera présent sur La Route du Sirque en août 2019.

L’ambition de Martin Palisse d’initier à partir de 2019, une association permanente ou « pacte artistique » à une équipe d’artistes sur plusieurs années va sans doute dynamiser le projet. Huit artistes* de générations différentes et de pratiques artistiques différentes et complémentaires travaillant ensemble ne peuvent que faire bouger les lignes.

Un jury composé de 10 personnes du public a décerné :

  • Grand Prix du public : « La Dévorée », Cie Rasposo
  • Prix de la mise en scène : Les Princesses du Cheptel Aleïkoum
  • Prix d’interprétation à Chloé Moglia et à Juan Ignacio Tula
  • Prix spécial à Maroussia Diaz Verbeke pour Circus Remix, Le Troisième Cirque

* Julia Christ, artiste de cirque équilibriste et danseuse ; Jani Nutinen, artiste de cirque magicien et jongleur ; Mélissa Von Vepy, artiste de cirque trapéziste ; Stefan Kinsman, artiste de cirque acrobate à la roue Cyr ; Océane Pelpel, artiste de cirque fildefériste et voltigeuse ; Sébastien Davis Van Gelder, artiste de cirque porteur ; Ximena Castro, vidéaste et photographe ; Giulia Grossman, réalisatrice et vidéaste.

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