HOMINAL/ÖHRN

Elle jouit. Elle grogne, elle s’agite en contorsions obscènes, elle grommelle entre deux indécentes provocations, elle fume et s’offre sans aucune honte ni regret aux plaisirs et colères qui inondent l’autre côté, celui qui reste caché derrière la frontière de la morale et de la bienséance, derrière la ligne rouge des codes sociaux et religieux.

Elle, c’est Marie-Caroline Hominal, que le public suisse découvre ici ans un tout autre registre : en créature d’outre tombe, affublée d’un masque grotesque de  vieillarde morte, de seins en plastique pendant grossièrement, d’une vulve déformée sanguinolante et outrancière, et de bottes de cuir de fermière qu’accompagne une vulgaire blouse, elle n’a plus rien à voir avec l’élégance et la maîtrise. C’est que Markus Öhrn, qui la dirige ici dans un nouveau projet aux confins de l’irrévérence, ne prend jamais la prudence comme guide. Son théâtre, performatif, presque artisanal, ne s’embarrasse pas de finesse du geste, d’illusion ou de réalisme. Il creuse plutôt les plaies au cutter, ouvre aux forceps les chemins qui grattent la bonne conscience et la discrétion. Il montre délibérément les limites d’un théâtre idéal pour mieux grossir les traits du quasi absurde moral de nos sociétés, par l’anecdote : l’imperfection des propositions du metteur en scène suédois sont toujours le pendant d’une trop lisse modèle que la société, les médias, la religion emplâtrent au quidam.

C’est ce que la grand-mère de Öhrn, Eva Britt, a vécu : femme idéale, épouse parfaite, mère dévouée. Pendant toute sa vie, elle n’a vécu que dans le même village, gardant les chiens lorsque le mari partait. Sa vie répondait au seul impératif du rôle de femme balisé par une injonction religieuse et patriarcale, culpabilisante et imprégnée en elle. C’est cet étau que se plaît à faire éclater Markus Öhrn, en combinant le fantasme à la caricature, voire au bouffon. En faisant ressusciter sa grand-mère dans le corps de Marie-Caroline Hominal, il permet par les plus abjectes et gores clowneries, grossières et porno, de faire glisser ses revendications (anti-cléricales, anti-patriarcales, libertaires) en objet d’une sincère libération personnelle, en plaidoyer quasi-féministe, et en harangue quasi politique. En faisant revivre les morts, en les faisant parler, le discours d’Öhrn glisse de la posture engagée porteuse d’idées au témoignage de celui qui aurait vécu.

Derrière les orgasmes zoophilo-nécrophiles, derrière les accouchements de Lucifer et les infanticides, les coups de fouets d’Hominal sur les fesses glabres d’Öhrn,  il y a dans cette odyssée morbide un élan de vie et de liberté, que les maladresses de mises en scène, les longueurs ponctuelles, ne ternissent pas.

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