Re-Paradise

Un fruit deux fois mordu

Par

© Pierre Grosbois

Que reste-t-il des « puissantes sonorités cacophoniques » qu’attribuait un ancien journaliste à « Paradise Now », création de Julian Beck et Judith Malina qui avait fait scandale à Avignon en 1968 ? Qu’il semble loin de temps d’émulation artistique off-Broadway. Aujourd’hui, le motto du Living Theatre, créé en 1947, semble avoir tellement bien infiltré les codes de la représentation post-dramatique qu’il en serait presque devenu un gimmick. Pourtant, une étincelle de magie s’agite, comme un foyer de braises qui frémit entre les corps. Mort d’un feu en phase terminale ou inattendu retour de flammes ?

Si la création d’origine réclamait un « paradis immédiat », Gwenaël Morin, lui, est forcé de retracer à la loupe la partition laissée a posteriori par les premiers auteurs. Les limites de cette création à rebours se font sentir. Ce n’est ni un théâtre de la contestation ni même de la revendication mais plutôt, déjà, un fragment d’une vaste fresque historique que Mai 2018 regarde avec une certaine d’affection. Le « Re » marque immanquablement un mouvement rituel. Un retour presque obligé, qui cheville l’ensemble de la superbe programmation du festival « Mondes Possibles », mais qui s’offre avec un certain parfum vintage.

Difficile d’y voir encore, sinon à travers des lunettes d’historiens, le choc esthétique et moral qui frappa les spectateurs cinquante années plus tôt. « Re-Paradise » se déroule dans une entente complice avec le public, familier de ses tours, presque imperturbable lorsqu’on lui hurle dessus et gentiment amusé quand on lui demande d’investir la scène à son tour. Qu’est-ce qui peut bien se trouver anesthésié ici ? Le public, qui a fait de ce genre de spectacle sa norme ? Ou bien est-ce le spectacle lui même qui s’enlise dans cette volonté très appliquée de refaire cet ancien objet de fascination ? Peut-être est-ce les deux, peut-être est-ce ni l’un ni l’autre. Chacun y verra ce qu’il voudra : regard empreint d’une certaine nostalgie pour certains ; ennui pour d’autres. Qui sait, peut-être une fascination intacte pour quelques-uns ?

Quoi qu’il en soit, on aimera sans doute dans cette nouvelle version non seulement les éléments qui déclenchaient précisément l’horreur d’une partie de la foule en 1968, mais encore quelques autres aspects, nés ou soulignés grâce à une disposition nouvelle à l’expérience esthétique. L’avantage réside bel et bien ici. Le public contemporain, déjà rodé à ce mode de performance, a le luxe de se laisser surprendre et ce, presque malgré lui. La grâce du mouvement organique des êtres produit un balancement insolite. Dans cet enchevêtrement des corps naît une sensualité toute formelle que l’on goûte encore, avec délices, comme un fruit défendu.

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